Abbaye Sainte-Croix – Témoignage

 

Abbaye Sainte-Croix- Les Sables d’Olonne – Salle des Conférences- 10 janvier 2005

60ème anniversaire de la libération des camps de concentration – témoignage – Marcel Hordenneau

J’ai raconté longuement dans le Livre Blanc de l’Amicale des déportés l’aventure de ma jeunesse, ces mois de souffrances, de geôles allemandes en geôles allemandes, ces mois terribles que je voulais chasser de ma mémoire et qui m’ont marqué pour la vie.

1940, j’avais 18 ans, cette armée française que je croyais invincible : « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », et les soldats de mon pays qui s’enfuyaient sur les routes poussés par les blindés allemands.

Mon père prisonnier, mais vu son âge, affecté à l’hôpital Broussais à Nantes. Les jours passaient, j’avais les oreilles collées au poste de radio écoutant les émissions brouillées qui venaient de Londres.

Mes entretiens avec un fonctionnaire, nommé Gachelin, qui habitait dans un village voisin du mien, à Olonne-sur-mer, dont les paroles pouvaient me faire croire qu’il avait des liens avec la Résistance intérieure, allaient avoir une incidence sur mon comportement.

1943, j’ai 21 ans. Ma classe est requise pour le Service du Travail Obligatoire en Allemagne. Je cherche à m’éviter cette obligation. J’en parle à Gachelin qui me conseille de chercher une planque en Bretagne. J’ai une adresse, un cafetier de Quimperlé. Le cafetier me ballade de ferme en ferme, aucune possibilité de m’y héberger. Les entretiens sont orageux le soir, au repas, entre lui et sa femme. Elle lui reproche de mettre en péril leur sécurité. Je reviens dans mon village de La Salle, à Olonne-sur-mer.

Et là, les contacts semblent plus sérieux : un cheminot parisien, nommé Emile Marchand, a, dans mon village, une maison voisine de la mienne. Il vient de temps à autre se ravitailler à la campagne. Au cours de la discussion avec lui, il m’annonce que si je prends le convoi de STO en partance, il me réceptionnera à la gare Montparnasse et me trouvera une planque dans un réseau de cheminots.

Juin 1943, le convoi de STO part. J’ai un petit carnet où je note les faits marquants de cette aventure qui commence. Avec d’autres S.T.O, je démolis une partie des WC du wagon et, avec les débris, balance des projectiles sur des soldats allemands stationnés au bord de la voie de chemin de fer (première annotation).

Gare Montparnasse, aucune trace d’Emile Marchand, je suis désemparé. Je poursuis le voyage avec mes copains du convoi, espérant pouvoir descendre dans une gare de province et regagner la Vendée. Hélas, premier arrêt : Aix-la-Chapelle en Allemagne, il est trop tard pour songer à rebrousser chemin. Puis, terminus, Stettin, très loin en Poméranie. Camp Merkur.

Après quelques jours d’apprentissage, me voilà classé ouvrier métallurgiste usinant des pièces pour les sous-marins de la base maritime. Très consciencieusement, je sabotais des pièces de temps à autre en leur donnant des coups de lime mal placés. Et, avec beaucoup d’inconscience, je continuais mes annotations sur mon carnet de bord. J’écrivais à mes parents pour leur donner de mes nouvelles, mais j’écrivis aussi à Gachelin, que je croyais en contact avec la Résistance, en lui décrivant le trafic, les numéros des sous-marins et le  nombre des bateaux dans le port de Stettin sous couvert d’impressions de voyage.

Cela ne suffisait pas à mon tempérament frondeur, j’inscrivis dans les WC des chantiers de la Stettiner Oderwerken : « à bas Hitler, à bas Laval, vive de Gaulle, vive Giraud. Celui qui de ses mains bâtit ce lieu malpropre a fait pour les humains mieux qu’Hitler pour l’Europe ».

Le 23 octobre 1943, deux inspecteurs de la Gestapo se présentent au camp Merkur et m’embarquent en entassant mes affaires dans une valise.

Le courrier des STO était ouvert par des services de surveillance des étrangers; les lettres à mon père et à Gachelin ont été interceptées. Et, au cours de cette arrestation, mon carnet de notes est saisi sous une pile de linge. Premiers interrogatoires à la prison de Stettin, interrogatoires musclés, très musclés. Je me suis évanoui lors du dernier interrogatoire après avoir reçu un nombre incalculable de coups de goumi (une lanière de caoutchouc avec du plomb à l’intérieur). J’ai repris mes esprits dans la cellule de la prison où l’on m’avait transporté sans connaissance. Ces séances avec des inspecteurs de la Gestapo locale se sont déroulées pendant deux ou trois semaines.

Une deuxième équipe a pris le relais des premiers inspecteurs qui ne me posaient des questions qu’en allemand, questions que j’avais du mal à comprendre et que je réponde (je ne comprends pas) ou (oui) ou  (non), c’était toujours la même punition, des séances de tortures morales et physiques.

Avec la deuxième équipe, les interrogatoires se sont déroulés sans violence, ce n’était plus la Gestapo locale, mais un inspecteur de «l’Abwer» accompagné d’un sous fifre qui prenait des notes et d’un interprète parlant remarquablement le français et je dois admettre que cet interprète m’a beaucoup aidé à tenir le coup pendant toute la période d’instruction.

4 ou 6 janvier 1944, violent bombardement de Stettin par la RAF, des milliers de bombes incendiaires et de bombes soufflantes. La prison brûle, je suis seul dans une cellule, je crois ma dernière heure arrivée. D’autres prisonniers démolissent, avec une poutre tombée du plafond, la porte épaisse de ma cellule. Je peux sortir du terrier en feu.

La prison inutilisable, je suis évacué vers la centrale pénitentiaire de Golno, plus au Nord, et me trouve, dans une nouvelle cellule avec un prisonnier de guerre français qui venait d’être condamné pour avoir couché avec les trois femmes de la ferme où il était employé : 6 mois de prison pour ses contacts avec la bonne, 2 ans de prison pour avoir forniqué avec la belle-soeur de la patronne, 7 ans pour avoir eu des relations sexuelles avec cette dernière dont le mari était sur le front russe.

Pendant mes séjours en prison, l’interprète, qui assistait à mes interrogatoires, me rendit visite dans ma cellule, il ne cachait pas que mes agissements étaient très graves et que la sanction serait la peine de mort. J’ai toujours crû d’ailleurs que les services de police allemands avaient accordé à mon cas plus d’importance que cela ne méritait, pensant peut-être à l’existence d’un réseau de sabotage à l’intérieur des chantiers de marine et à un contact avec la Résistance.

Cet interprète, néanmoins, s’est conduit, non seulement avec une parfaite correction avec moi, mais, de plus,  semblait vouloir m’aider pour le mieux dans ces jours difficiles.

Fin avril 1944, il arrive à la centrale pénitentiaire de Golnow avec un avocat, Lorenz Müller de Stettin, m’annonçant que ce dernier est commis d’office pour m’assister lors de ma comparution devant un tribunal militaire.

10 mai 1944, un fourgon cellulaire m’a conduit de Golnow à Stargard, 20 kilomètres au sud de la centrale pénitentiaire, c’est le jour de ma comparution devant le tribunal, le Kammergericht de Berlin venu à Stargard pour me juger.   Ce jour-là est gravé pour toujours dans ma mémoire, car c’est aussi l’anniversaire de mon père, ses 46 ans. Mes parents pensaient certainement avec angoisse à leur fils prisonnier des geôles allemandes. Et j’étais là, loin d’eux, dans ce coin perdu de Poméranie, assis dans le box des accusés, la gorge serrée, attendant un secours du ciel.

Une salle de tribunal presque vide, sauf un greffier à son banc. L’avocat Lorenz Müller et l’interprète viennent s’asseoir à mes côtés. Trois juges arrivent, c’est impressionnant et pour moi qui m’attends au pire, terrifiant. Le procureur lit l’acte d’accusation rédigé par le commissaire enquêteur, l’interprète traduit :

Contre Marcel Henri Hordenneau, catholique, célibataire, non encore condamné, arrêté à Stettin camp Grabower-Grund Jessenstrasse, domicilié à la prison de la ville de Settin III A 396 6 43 G, en détention préventive depuis le 23 octobre 1943.

Je l’accuse d’avoir fait des déclarations hostiles à l’Allemagne : dans le camp de Grabower Grund – dans une lettre à un ami en France – dans les ateliers de construction de Settiner Oderweken – à nous-même pendant son interrogatoire.

D’avoir propagé d’affreuses nouvelles qui sont faites pour appuyer la croyance à un écroulement prochain de la force militaire allemande. Il a servi, ainsi, la propagande ennemie contre l’Allemagne, un délit punissable du 9.1.ABS et 29351 GB.

Résultat des recherches : il ressort que l’accusé travaillait en France dans l’exploitation agricole de son père. En juin 1943, il fut amené, contre son gré, en Allemagne, vint au Settiner Oderweken, y devint employé, puis y travailla comme ouvrier métallurgiste spécialisé en construction de bateaux.

Vers le 16 septembre 1943, il adressa une lettre à un ami du nom de Gachelin, lettre contrôlée par nos services. Dans celle-ci il donna l’impression que la fin catastrophique de l’Allemagne approchait à grands pas. Ensuite l’accusé fit un rapport sur le trafic dans le port de Stettin et la production de ses chantiers, ajoutant que 10.000 marins étaient inutiles car leurs bateaux ne pouvaient être réparés suite au sabotage dans les pièces de remplacement. L’armement de guerre allemand a donc, malgré toute sa peine, des cassures et des déchirures.

Les résultats de l’attaque aérienne ennemie sur la ville sont décrits comme suit…

Le procureur donne alors lecture des lettres saisies par la police des étrangers, puis continue son réquisitoire :

Les indications sur les destructions par l’attaque aérienne du 21 avril 1943 ne sont même pas pleines de ressemblance, mais, dans la pensée de l’accusé, librement inventées pour faire croire que les attaques terroristes, dans ces villes surprises, brisaient, dans une large mesure l’effort de guerre allemand.

Cette façon de faire un rapport devait conduire les Français de France à penser que la résistance allemande était prête à succomber. L’effet de ses écrits, l’accusé ne l’a pas seulement connu mais voulu. Il ne peut se faire aucun doute sur l’effet de son point de vue anti-allemand. La culpabilité de l’accusé est réelle même s’il s’en suit moins de clarté après les textes retraduits de ses lettres et de ses écrits.

Au surplus, les faits suivants le prouvent également : l’accusé, qui, du reste, avait échangé avec son père une correspondance bouillante sur la situation politique et militaire en Allemagne, inscrivait des annotations et des impressions de voyage sur un carnet. Ce carnet fut découvert caché sous une pile de linge. Tout de suite sur la première page, il fait état d’un accident de voyage, il déclare avoir frappé avec un gourdin de bois un soldat allemand stationnant sur la voie ferrée.

Le 10 septembre, il peignit sur les WC du camp et des chantiers navals des inscriptions qui s’y trouvent encore et qui mentionnent ceci : «A bas Hitler, à bas Laval. Vive de Gaulle, vive Giraud. Celui qui de ses mains bâtit ce lieu malpropre a fait pour les humains plus qu’Hitler pour l’Europe».

Après cela, il est établi que l’accusé a entrepris de servir le mouvement anti-allemand en France, a soutenu la propagande ennemie contre l’Allemagne et ainsi ajouté des dommages à la force de guerre de l’empire allemand. Il a donc commis le crime de favoriser l’ennemi.

Moyens de preuve : les déclarations de l’accusé – la lettre à Gachelin du 16.9.43 – le carnet de note – les lettres à son père dans les enveloppes BL6 et 24.

Je suivais mal la traduction de l’interprète – L’acte d’accusation a été traduit à mon retour en France par une  Fédération Nationale de déportés. Le procureur, après lecture du rapport du commissaire enquêteur, le Dr Hansen, continua son réquisitoire. L’interprète traduisait : l’accusé n’a pas de circonstance atténuante, je l’accuse de «Lands verrate» (traître envers le pays), je demande la peine de mort par décapitation.

J’étais effondré, j’allais donc mourir ici, loin des miens, loin de ceux que je chérissais, loin de mon village.

A ce moment là, l’avocat Lorenz Müller prit la parole. L’interprète traduisait : il dit aux juges que le délit de «Lands Verrate» n’est pas dans l’acte d’accusation du Dr Hansen, que si je n’ai pas respecté l’engagement de collaborer avec l’Allemagne pris par le Gouvernement français, c’est à un tribunal français qu’il appartient de se prononcer, que la Justice allemande ne peut me reprocher d’avoir trahi un engagement quelconque, que je ne peux être jugé que sur les actions répréhensibles dont la preuve a été établie.

Les juges se retirèrent pour délibérer, leur absence m’a semblé interminable. Elle n’a peut-être duré que quelques instants. J’étais anéanti, une pauvre loque sans réaction, il était loin le Marcel Hordenneau bravache des premiers interrogatoires.

Le retour des juges, le verdict : l’interprète traduisait, mais j’avais compris : « drei jahr », trois ans, le reste un peu moins « such stauss », les paroles de l’interprète étaient plus sûres : 3 ans de travaux forcés.

Je versais des larmes, mais c’étaient des larmes de joie. Des larmes de joie, alors que je venais d’être condamné à 3 ans de travaux forcés, je m’étais attendu au pire. Et je voyais l’avocat et l’interprète qui se serraient la main, leurs visages heureux. Malgré l’impitoyable machine nazie qui broyait les corps et les âmes, il y avait donc encore des Allemands capables de résister à ce rouleau compresseur, jusqu’à aider un jeune Français pourtant ennemi de leur patrie. Ces deux là n’étaient sûrement pas des nazis.

Après ma condamnation, un périple invraisemblable à travers la Pologne dans un wagon cellulaire,  un arrêt dans la prison de Poznan, un autre arrêt dans un sous-sol de la prison de Breslau, enfermé, avec d’autres prisonniers de wagons cellulaires, dans une pièce trop petite pour le nombre que nous étions, nous suffoquions. J’ai pourtant dormi, harassé de fatigue. A mon réveil, j’avais la tête sur un prisonnier mort au cours de la nuit. Ce périple pour me retrouver quelques semaines plus tard au camp de travaux forcés de Griebo, à une centaine de kilomètres au sud de Berlin.

Des mois terribles, des travaux de déchargement de produits chimiques dont les vapeurs vous brûlent les poumons. Je suis le seul détenu politique avec mon triangle rouge épinglé sur ma veste de forçat, tous les autres sont des condamnés de droit commun. Leur conception de la société ne permet guère la solidarité entre détenus.

J’avais échappé à une condamnation à mort, mais je me trouvais, en fait, condamné à une mort plus lente, au milieu de prisonniers dont certains étaient des criminels, et c’étaient ceux-là qui avaient été choisis par les autorités nazis pour servir de «Kapos». Ils étaient les chefs des baraquements et les chefs dans les Kommandos de travail. Ils faisaient du zèle pour conserver une place qui leur procurait des avantages : pas de fatigue au travail, ils surveillaient, et quelle surveillance !!! Ils étaient d’une brutalité extrême. C’est eux qui distribuaient le pain et le potage des bidons, et commençaient par prélever largement ce dont ils avaient besoin pour se nourrir.

Au déchargement des wagons, les kapos étaient deux marocains, j’ignorais les motifs de leur condamnation, par contre, sur le chantier, je devins vite leur cible. Malade, je travaillais de moins en moins vite. Dans leurs insultes en français, je découvrais la  rancœur d’anciens colonisés, et lorsqu’ils m’injuriaient en arabe, je devinais qu’ils voulaient en finir avec moi.

Un jour, n’en pouvant plus, je me suis assis dans le wagon presque vide de déchets. Ils sont venus tous les deux dans le wagon, l’un m’a donné un coup de pied, l’autre en a fait autant. Ils ont joué au ballon avec moi, mais j’étais le ballon. Ils me renvoyaient, coup de pied après coup de pied, d’un bout à l’autre du wagon. Je suis tombé sur la voie, urinant de douleur et de frayeur dans mon pantalon, presque mort. C’est le gardien allemand qui  est venu arrêter le massacre.

Je n’ai aucun souvenir de la manière dont je suis rentré au camp, j’étais probablement évanoui. Le lendemain, je devais me rendre à l’infirmerie, au «revier»  pour faire panser mes plaies. Je n’y suis resté que quelques minutes. Se trouvait là un autre détenu qui avait le torse nu, et, sur le cou, un énorme ganglion. Un docteur ou un faux docteur s’est approché de lui et a brutalement enfoncé un scalpel dans le ganglion, le prisonnier a poussé un grand cri et un mélange de pus et de sang a jailli sur son torse.

Je me suis faufilé par la porte de l’infirmerie et retourné dans mon block. Personne n’est venu me rechercher. Si, le lendemain, un soldat m’a emmené travailler dans une fermette située par très loin du chantier de déchargement des wagons. Je n’étais pas bien, pas bien du tout, mais plutôt tout essayer que retourner au «revier», car contigu à l’infirmerie, le local du crématoire avec sa cheminée aux fumées noires laissaient deviner qu’on y brûlait les morts. Je ne voulais pas faire le premier pas vers ce sinistre couloir. D’ailleurs le soldat sudète qui surveillait mon travail dans la fermette n’avait rien d’un tortionnaire. Il me laissait manger des carottes que j’entassais dans un silo, partageait souvent son pain avec moi. Pauvre vieux soldat, lorsqu’un officier SS qui se rendait sans doute à son bureau passait quelques fois près de nous, il se croyait obligé de me donner des coups de crosse et ensuite s’en excusait en disant «krieg gross malheur». Il craignait probablement que le SS ne le trouve trop prévenant avec moi.

Au début de 1945, tout changea. Arrêt du travail dans la fermette. J’étais de plus en plus malade et dans l’incapacité de faire un effort. Mais les évènements se précipitaient, le bagne de Griebo se trouvait près des bords de l’Elbe, précisément dans le secteur où les armées alliées et l’armée russe allaient opérer leur jonction.

En avril 1945, rongé par la tuberculose, squelettique, épuisé, presque agonisant, je gisais, recroquevillé sur mon châlit de bois du bagne de Griebo, semblable à ces oiseaux blessés qui se cachent pour mourir.

Des nouvelles filtraient de la débâcle des troupes allemandes. Depuis plusieurs semaines le camp de travaux forcés se vidait de ses occupants, des détachements de détenus partaient chaque jour, accompagnés de leurs gardiens, vers une destination inconnue.

J’implorais la Providence: tenir encore un jour, encore un jour de plus, garder le peu de vie qui me restait jusqu’à cette libération qui semblait si proche.

Le 26 avril 1945, un gardien allemand pénètre précipitamment dans notre block, «schnell, schnell, Kommen, frei» (vite, vite, venez, vous êtes libres). Le gardien n’était plus en uniforme mais en vêtement civil. Une canonnade dans le lointain indiquait que le front se rapprochait. Des détenus sortirent en courant dans la cour, mais j’étais si faible que tenir debout me semblait impossible. C’est le geôlier allemand qui m’a aidé. Aurait-on pu croire que la brute en uniforme pouvait laisser place à ce civil devenu humain ?

Il m’a pris par le bras, guidé dans le block magasin où se trouvaient les vêtements civils des bagnards dans des sacs portant une étiquette à leurs noms. «an/ziehen,(habillez vous) ya,ya ,schnell, schnell». Voulait-il m’éviter la sortie du camp avec l’uniforme infamant des bagnards de droit commun, j’étais le seul détenu politique parmi eux mais avec l’uniforme des criminels, seul un petit triangle rouge montrait ma particularité. Je ne saurai jamais quelle étincelle d’humanité l’a conduit à agir ainsi.

J’ai retrouvé dans la poche de ma veste, le chapelet d’étoffe, réalisé avec les fils des uniformes déchirés que je décousais, jour après jour, dans ma cellule de la centrale pénitentiaire de Golno, et l’acte d’accusation qui, de geôles allemandes en geôles allemandes, après six mois d’instruction, me valut cette condamnation à trois ans de travaux forcés dans ce bagne de Griebo où le travail journalier de déchargement de wagons plats emplis des déchets chimiques d’usines toutes proches donnait peu de chance de résister plus de quelques semaines ou  quelques mois  aux brutalités des kapos et aux fumées toxiques qui s’échappaient des scories brûlantes.

Sur la route, à quelques centaines de mètres du camp, l’exode du malheur, un flot ininterrompu de fuyards se dirigeant vers le sud, vers l’Elbe, à quelques kilomètres. Des civils, des prisonniers de guerre de toutes nationalités, des soldats allemands avec ou sans armes. Les uns couraient, d’autres se traînaient, certains semblaient terrorisés, pris de panique. J’ai su pourquoi un peu plus tard : lors de l’avance des troupes soviétiques en territoire allemand, c’était le carnage, la curée, le pillage, les viols, les tueries. La proclamation du maréchal Joukov, commandant de l’armée soviétique faisait payer cher au peuple allemand les millions de morts soviétiques :

«Soldat soviétique venge-toi ! Comporte-toi de telle manière que non seulement les Allemands d’aujourd’hui mais leurs lointains descendants tremblent en se souvenant de toi. Tout ce qui appartient au sous-homme germanique est à toi. Soldat soviétique ferme ton cœur à toute pitié.»

Alors que les plus valides mettaient quelques heures pour rejoindre l’Elbe où se trouvait déjà l’armée américaine, j’ai mis deux jours. A chaque quinte de toux ma vie s’échappait dans des filets sanguinolents. J’ai dû résister plusieurs fois au désir de m’étendre sur le bord de la route et d’attendre comme d’autres, comme ceux que je voyais allongés sur les bas côtés,  n’ayant plus la force ou la volonté d’aller plus loin.

Le premier jour, au passage d’un petit pont sur un canal, des soldats SS sans armes. L’un deux s’est approché et m’a tendu une boîte de conserve qu’il venait d’ouvrir, ce fut mon repas de la journée et un peu d’énergie pour continuer mon chemin vers la liberté, rejoindre les soldats américains cantonnés sur la rive gauche de l’Elbe avant que les troupes russes n’arrivent sur la rive droite.

Comment aurais-je pu songer, quelques jours avant, qu’un soldat SS pouvait avoir du cœur ? Quelles étaient loin l’arrogance et la cruauté qui furent la marque de ces unités de l’armée allemande !!! Il est vrai que l’heure du châtiment approchait.

Près de ce groupe de SS abandonnant le combat, des « Hitler jugend » menaçants, les gosses soldats des jeunesses hitlériennes en faction, le « panzer faust » en main (le bazooka) regardaient, haineux et méprisants, la cohorte de fuyards. Pauvres gosses envoûtés par le despote fou et sanguinaire qui guidait l’Allemagne depuis treize années, ils allaient sans doute, quelques heures plus tard, être les derniers combattants d’une armée en déroute et se faire écraser par les blindés soviétiques. Ils étaient les kamikazes de cette époque.

Il arrive dans mes nuits de cauchemar de les confondre avec ces kamikazes d’aujourd’hui, ces jeunes hommes et ces jeunes femmes subjugués par des prédicateurs de la haine, poussés au sacrifice de leur vie, la ceinture d’explosifs autour de la taille, inconscients du geste odieux qu’ils vont commettre, entraînant dans la mort des dizaines, des centaines d’innocentes victimes..

Comme il est nécessaire lors du soixantième anniversaire de la libération des camps, d’apporter un témoignage de ces folies meurtrières, de rappeler à ceux qui l’oublient, ou qui pourraient l’oublier, les terribles leçons du passé et les errements d’aujourd’hui.

Pourtant, dans ces longs mois qui furent pour moi un incessant jeu de cache-cache avec la mort, quelques moments de clarté, des instants où l’on peut croire qu’un ange gardien vous prend par la main : Cet avocat, Lorenz Muller, commis d’office pour m’assister lors de ma comparution devant le Kammer Geritch de Berlin siégeant à Stargard le 10 mai 1944, cet avocat allemand que je ne connaissais pas, qui ne me connaissait pas, affrontant l’impitoyable réquisitoire du procureur qui réclamait la mort par décapitation, trouvant une faille dans l’accusation, influençant le verdict des juges pour m’éviter la hache du bourreau. Et l’interprète allemand assis à mes côtés qui  traduisait mot à mot les paroles du procureur et de l’avocat, cet interprète aux yeux pleins de bonté, à la foi rayonnante, qui vint souvent me voir dans la cellule de mes prisons pendant les 6 mois d’instruction, trouvant le moyen de m’apporter des livres français, discutant avec moi de leur contenu et du message qu’ils apportaient.

Et plus tard à Griebo, lorsque trop faible pour continuer le travail du déchargement des wagons, je fus muté à une autre tâche, avec un vieux soldat sudète comme gardien, vieux soldat qui répétait continuellement «krieg, gross malheur» (guerre grand malheur), gardien qui partageait son pain avec moi, mais me donnait des coups de crosse lorsque passait près de nous, pourtant indifférent, un officier SS qui se rendait à son bureau. Pauvre vieux soldat, naturellement bon, que l’apparition d’un SS transformait, de courts instants, en soudard. Dans ces moments où la mort vous côtoie, le pire n’est pas toujours inéluctable, puisque je suis là, à 82 ans, témoignant du chemin de croix de mes 20 ans, ni inéluctables les atrocités qui secouent notre planète. Il y a encore assez de ciel dans le cœur de l’homme pour que cesse enfin, demain peut-être, ce cruel affrontement entre des nations, des races ou des religions.

Je me prends à rêver certains dimanches à l’église quand nous entonnons parfois le cantique du monde meilleur : «Et viendra le jour ou le monde sera un monde d’amour…un matin de printemps le dernier chemin conduira noirs et blancs la main dans la main.»

Après quelques jours passés dans les lignes américaines, avec une nourriture abondante qui me provoqua d’ailleurs des troubles de digestion et une forte poussée de fièvre, le retour en France se fera par camions militaires jusqu’en Hollande, puis par le train jusqu’à Paris. Avec la nourriture, j’ai repris un peu de forces, je peux marcher. A Paris, les docteurs qui réceptionnent les rapatriés veulent m’envoyer à l’hôpital. Je refuse et veux rentrer au plus vite chez moi, si je dois mourir, ce sera à la maison.

Gare d’Olonne-sur-Mer, je débarque, c’est le mois de mai. Il est dit que ce mois de mai à beaucoup d’importance pour moi.

A la gare, un voisin, qui est là, me reconnaît : «tu es le fils Hordenneau, monte dans la charrette, je te conduis chez tes parents». C’est au triple galop, dans le char à banc du voisin, que j’arrive dans mon village de la Salle, je suis là, dans les bras de ma mère qui ne croyait plus me revoir, puis dans les bras de mon père que le voisin est allé chercher au champ où il travaille sans se douter que son fils est de retour à la maison. C’est en pleurs, dans des embrassades sans fin, que nous fêtons mon retour. Il n’y a pas de mots pour décrire ces moments-là.

Pendant le voyage de retour, j’ai repris un peu de poids, je pèse 42 kilos, mais ces kilos se sont fixés sur mon ventre, j’ai la silhouette de ces petits noirs faméliques que vous voyez parfois à la télévision victimes de la faim et des luttes tribales.

Le diagnostic du docteur Vautier, qui a opéré mon père pour un ulcère cancéreux à l’estomac pendant que j’étais en Allemagne, est sans appel : présence de bacilles de Koch, tuberculose pulmonaire bilatérale, caverne dans les deux poumons.

Après des mois de traitements, rien n’y fait, un séjour en sanatorium s’impose. Il me faut de nouveau quitter les miens. Par l’entremise de la Fédération française des déportés et patriotes, ce sera la Suisse, à Davos, où le gouvernement suisse a réquisitionné des hôtels transformés en sanatorium pour soigner les nombreuses victimes des exactions nazies, sous l’appellation « Don Suisse ».

Dans l’hôtel Carlton, à 1400 mètres d’altitude, je me remets assez vite, sans aucun traitement autre que les heures de cure, allongé sur une chaise longue. J’y resterai tout de même 17 mois.

Je veux terminer ce récit par un poème que j’ai lu, le soir de la veille de Noël, sur la petite scène de l’hôtel Carlton, lors d’une fête que nous avions organisée pour remercier le Don Suisse et les habitants de Davos de l’accueil que nous avions reçu, et qui montre bien quelles étaient mes désillusions après cette guerre qui venait de se transformer en guerre froide entre l’Empire Soviétique et l’Occident. C’est un poème naïf, mais qui décrit, mieux que je ne pourrais le faire aujourd’hui, ce qu’était, à cette époque, la nature de mes sentiments.

Quelques mots au père Noël

Dis, père Noël, que penses-tu de ce monde fou,

de tous ces gens qui, n’importe où, se battent pour des «istes» ou des «iques» ?

Crois-tu qu’ils ne feraient pas mieux

de soulager les malheureux que de parler de bombe atomique ?

 

Regarde, là-bas, la triste chambre où la maman et le petit

pleurent l’absent qui manque au nid dans la froide nuit de décembre.

Eux, vois-tu, ils n’ont pas voulu de cette guerre où les vaincus

sont tous ceux dont la bourse est vide.

 

Et l’homme qui n’est pas revenu, crois-tu que lui, il l’a voulu

cet affreux combat fratricide ?

Et malgré toutes ces misères, toutes ces larmes accumulées,

on parle de recommencer, de faire encore une autre guerre.

 

Alors, j’ai peur, père Noël, j’ai peur de ces jours à venir,

de ne jamais revoir sourire la France qui était si belle.

Pourtant, il y a encore une chance, si tu voulais,

si tu pouvais empêcher toutes ces conférences où l’on parle d’une si drôle de paix.

 

Si tu pouvais, dans les masures où l’on a froid donner du feu,

il y aurait moins de malheureux, la vie serait un peu moins dure.

Si tu pouvais, au petit qui pleure, lui donner un morceau de pain,

lui rendre le papa dont il ne sait plus rien, il y aurait la joie dans la demeure.

 

Si tu pouvais, père Noël, tuer tous ces marchands d’obus,

ces fabricants d’armes inconnues que notre monde encore recèle ?

Alors, je crois, ça irait mieux, peut-être serions nous heureux

sans craindre un avenir cruel.

 

Au lieu de tant de cris de guerre, il y aurait des cris d’amour.

Qu’il ferait bon sur cette terre vivre  enfin de paisibles jours.

Il y aurait moins de robes noires, moins de femmes allant pleurant,

moins d’orphelins, moins de tristes histoires, moins de crainte au cœur des mamans.

 

Plus de ces affreux camps de mort, horribles images des ans passés,

où sous les coups et sous l’effort tant d’innocents ont trépassé.

Pour que jamais se renouvellent ces souffrances et ces horreurs,

il faut tout de même, père Noël, donner aux riches un peu de cœur.

 

Il faut que les humains qui peinent aient le vrai prix de leur labeur,

sinon il y aura la haine, et de la haine naît le malheur.

Et si, cette nuit, dans ta hotte, il y a des tanks et des fusils,

faudra pas les donner aux gosses, ces jouets là, ils sont maudits.