Pierre Mauger

Pierre Mauger est né le 15 mai 1923 aux Sables-d’Olonne. En 1940, il habite Nantes. C’est la déroute de l’armée française. A 17 ans, il entend l’allocution du maréchal Pétain. En quelques minutes, sa vie bascule, il refuse la défaite. Quelques mois plus tard, il essaie de rejoindre l’Angleterre pour continuer le combat. Arrêté en Espagne, il connaît pendant deux mois les prisons de Franco. Remis aux autorités militaires françaises, il s’échappe du camp de Salon-de-Provence et rejoint Nantes. Sa volonté de rejoindre l’Angleterre ne l’a pas quitté. Ses parents le mettent en contact avec Nicole de Hauteclocque et sa route croise celle de Rémy.

Gilbert Renault alias «Rémy» monte alors une organisation qui va devenir le plus célèbre réseau clandestin de renseignements sous le nom de «Confrérie Notre-Dame-Castille». Rémy a besoin d’agents. Il propose à Pierre Mauger d’être l’un de ses agents de liaison. Il ne lui cache pas que c’est une mission dangereuse et qu’il risque la torture et la fusillade s’il est arrêté. Pierre Mauger accepte la mission. Il va devenir au fil des mois l’officier traitant du réseau mis en place par Rémy.

Il passe sa vie dans les trains pour maintenir le contact avec les agents du réseau et récolter les renseignements sur le dispositif allemand et ses activités maritimes de Brest à Hendaye. C’est un jeu de cache-cache avec la Gestapo. Il apprend à coder et à décoder pour transmettre les messages à Londres. Le réseau prend de plus en plus d’importance. De Nantes au départ, la centrale de renseignements est ensuite installée à Paris.

Au mois de mars 1942, Rémy, qui revenait de Londres, où il était aller rendre compte de sa mission, dit à Pierre : «Vous ne pouvez plus rester ici, c’est trop dangereux pour vous, je vous envoie à Londres». Pierre Mauger était ravi, mais quelques jours avant le 28 avril, date fixée pour son départ par avion, alors qu’il se préparait à gagner la Normandie où devait avoir lieu l’opération aérienne.

Rémy le convoqua et lui dit : Pierre, j’ai un problème, vous deviez prendre l’avion le 28 mais Brossolette qui, vous le savez, représente le parti socialiste, m’a demandé de partir rapidement à Londres pour pouvoir, au nom du parti socialiste, prêter allégeance auprès du Général de Gaulle.

C’est très important pour la France Libre que le Général de Gaulle, qui a besoin d’asseoir son autorité, puisse démontrer démocratiquement qu’il rassemble la France d’une manière de plus en plus large. Par conséquent, je vous demande, si vous le voulez bien, de céder votre place, dans l’avion, à Pierre Brossolette. De toute manière, ce n’est que partie remise, nous avons prévu une opération bateau, à partir de Lorient le 5 mai, Si vous acceptez de céder votre place, vous partez immédiatement pour Lorient en emmenant le courrier.

Pierre partit pour Lorient. L’opération devait s’effectuer avec un petit yacht de plaisance, mais, la veille du départ, l’administration allemande interdit la navigation de plaisance. L’opération fut décommandée d’urgence. Il fallait rattraper le chalutier qui était déjà parti d’Angleterre pour lui éviter d’attendre dans les eaux françaises et se faire repérer par les Allemands.

Une nouvelle opération fut programmée. L’agent de Lorient du réseau Notre-Dame, du nom d’Alex, acheta un petit langoustier «les Deux Anges», inscrivit Pierre sur le rôle d’équipage comme s’il était un marin pêcheur confirmé ; et le matin du 20 mai, l’opération étant fixée ce jour-là, Alex et Pierre embarquèrent de bonne heure sur le bateau mais il fut impossible de mettre le moteur en marche alors que la veille ce moteur tournait comme une horloge. Message au «Radio» pour avertir de nouveau le chalutier anglais de rebrousser chemin.

Rencontre avec Rémy pour le mettre au courant de la situation. «Dans ces conditions, inutile de rester plus longtemps à Lorient, remontez à Paris avec le courrier, il y a une opération avion qui doit avoir lieu début juin, vous partirez à Londres avec le courrier».

A son arrivée à Paris, Rémy dit à Pierre : «Nous avons des ennuis très graves, il y a toute une série d’arrestations et j’ai perdu les contacts. Certes Pierre, vous n’avez plus aucune obligation vis à vis de nous, vous êtes libéré de vos engagements, mais vous êtes la seule personne qui pouvez me rétablir mes liaisons car vous seul connaissez les différents membres du réseau avec lesquels je dois avoir obligatoirement un contact».

En effet, la mission de Pierre Mauger s’était largement développée et, en réalité, il était devenu l’officier traitant et l’intermédiaire entre Rémy et les principaux responsables du réseau.

Il commence la journée du 30 mai à rétablir les contacts pour Rémy. Arrive le soir pour son dernier contact, un agent de moindre importance qu’il avait gardé pour la fin. Alors là, tout bascule, ce 30 mai 1942, dénoncé par l’un des membres du réseau, Capri, «retourné» par les Allemands,  Pierre Mauger tombe dans une souricière. Il est arrêté, emmené à la sordide rue des Saussaies où il est torturé.  Il connaît l’ensemble de l’organisation mise en place par Rémy, il ne parlera pas, sauvant ainsi Rémy et le reste du réseau décimé par la trahison de Capri.

Après la rue des Saussaies, ce sont les prisons de la Santé, de Fresnes et, le 25 mars 1943, le transport pour le sinistre camp de Mauthausen.

(1) 3 transports vont se suivre partant de Paris, gare de l’Est en direction de Trèves, les 25, 27 mars et 1er avril 1943 et qui arriveront les 27, 29 mars et 3 avril 1943 au KL Mauthausen. Le Livre Mémorial des Déportés de France donne des informations sur l’ensemble de ces trois petits convois :

Effectif recensé :

25 mars 1943 55 hommes
27 mars 1943   55 hommes
1 avril 1943 56 hommes
Total   166 hommes

 

Décédés et disparus en déportation 68 41%
Rentrés de déportation 95 57,2%
Situations non connues 3 1,8%

      

Ces 3 transports constituent une exception. Au début de l’année 1943, exceptés 2 transports partis de Compiègne, ils font partie de ces petites unités de convois réguliers de déportés soumis à la procédure Nacht und Nebel, c'est-à-dire les déportés qui, théoriquement, devaient disparaître.

Mais on a pu noter qu’après leur arrivée dans les camps, aucun régime, aucun parcours spécifique ne les distingue des autres détenus.

Les 166 hommes composant ces transports partent de la gare de l’Est dans des voitures de voyageurs de 2ème classe accrochées au train Paris-Berlin. A Trèves, les déportés sont transférés dans des vieux wagons postaux rattachés à un autre train et sont acheminés au KL Mauthausen.

Les hommes qui composent ces trois groupes sont des détenus de Fresnes et du Fort de Romainville. Quatre grandes affaires, principalement, sont à l’origine de leurs arrestations.

Mais si des personnes ont pu être arrêtées en même temps et pour les mêmes motifs, elles ne sont pas forcément déportées dans le même transport. C’est pour cette raison que le Livre Mémorial les présente ensemble.

(2) Les dénonciations de «Capri» touchent un nombre important du réseau Confrérie Notre-Dame. Les arrestations se déroulent en mai et juin 1942. 24 membres de ce réseau font partie de ces transports :

Pierre Mauger, Jean Gavard, Georges Marcou, Louis Deblé, René Dugrand, Jean Cayrol, Jean Lerat, Gérard Brieux, Jean Sarrazy, William Pillet, Ange Gaudin, Pierre Babillot, Louis Le Corre, Raphaël Touret, qui seront libérés à Mauthausen le 5 mai 1945.

René Gros libéré en avril 1945 à Buchenwald ou Dora, André Wackherr libéré, lieu et date non cités au Livre Mémorial.

Camille Papon mort à Güsen le 18 avril 1945, Pierre Bellouard  gazé le 24 avril 1945 à Güsen, Pierre Delattre  mort à Güsen le 23 avril 1943, Roger Lassagne mort à Mauthausen le 10 juin 1943, Jean Berquin mort à Güsen le 5 mai 1945, Max Bertin mort à Güsen le 19 avril 1943, Jean Pelletier mort à Buchenwald le 29 mars 1945.

Un autre membre du réseau CND Castille, Pierre Cayrol, déporté à Sachsenhausen dans un convoi du 24 janvier 1943, est mort à Elrich le 19 mars 1945.

(1) Parmi les déportés qui ne font pas partie du réseau Confrérie-Notre-Dame de Castille mais dont le motif d’arrestation est également connu, 34 membres  du réseau Valmy.

Une de ces personnes, se sentant traquée par la Gestapo, avait choisi d’aller en Allemagne comme travailleur volontaire.

Lors du démantèlement du groupe Valmy, des correspondances sont retrouvées chez sa mère et la Gestapo l’arrête en Allemagne et décide de l’interner avec les autres à Romainville jusqu’à ce qu’il reparte en Allemagne, cette fois en tant que déporté.

Par ailleurs, une autre dénonciation d’une femme, surnommée «La Chatte» provoque l’arrestation des réseaux Famille, F2, Gloria SMH, à la fin de l’année 1941. On a pu retrouver dans ces 3 transports 14 personnes de ces réseaux.

Enfin, 13 hommes de nationalité espagnole figurent dans ces 3 transports. Ils sont tous arrêtés à Bordeaux à des dates différentes pour avoir commis des actes contre l’occupant. A leur entrée au KL Mauthausen, ils sont considérés comme Républicains espagnols avec le triangle bleu attribué à cette catégorie de déportés.

Du parcours des 166 déportés après leur arrivée au KL Mauthausen, on connaît les principales destinations.

La majorité reste dans le complexe de Mauthausen et ses commandos, 109, dont Pierre Mauger, sont envoyés dans le Kommando de Güsen.

A Güsen, c’est un univers d’horreur, on y tue par plaisir.

C’est un Kommando d’extermination où il faut toujours faire de la place aux nouveaux arrivants. Les déportés sont tués à coups de pierres ou de pioches, noyés la tête dans un seau d’eau, assommés à coups de barres à mine ou jetés du haut de la carrière.

Pour survivre, il fallait s’adapter aux circonstances et ne jamais se trouver dans le champ de vision d’un responsable qui avait le droit de vie et de mort sur vous, et qui décidait selon son humeur et son imagination du moment. Une vie de bête traquée. 68 déportés du groupe des 166 périront à Mauthausen et dans ses Kommandos, dont 8 gazés au château d’Hartheim.

Dans cet enfer de Güsen, les malades sont nombreux et tous appréhendent le moment où on les conduira au «revier» (l’infirmerie) et ensuite (presque toujours) au crématoire. Pierre Mauger est atteint d’une gale purulente. Destination «revier», block 31, heureusement à la chambre A où l’on soigne, car à la chambre B on assassine. Chambre B on y entrepose les incurables, lesquels sont liquidés au cours de la semaine selon l’humeur du SS responsable du «revier» par une injection d’essence en plein cœur.

Pierre Mauger guérit de sa gale et fut muté dans un tunnel où l’on transférait les machines d’une usine d’armement pour les protéger des bombardements alliés. Il faisait moins 30 degrés dehors, le sol était verglacé, Pierre Mauger raconte : «Ce n’était pas une sinécure, il fallait monter chaque machine sur un wagon de chemin de fer en la poussant sur des rouleaux de bois, ensuite on poussait le wagon jusqu’à la colline dans laquelle on avait creusé le tunnel. On déchargeait alors la machine pour l’installer sur un traîneau. nous étions 150, nous glissions sur le sol gelé pour tirer le traîneau le long de la pente qui menait à l’entrée du tunnel, et là, on la remettait sur des rouleaux de bois pour la faire entrer et la fixer à sa place dans le hall souterrain. Nous glissions, nous nous relevions, tirant de toutes nos forces sur les câbles avec la hantise de voir la machine se renverser et de nous écraser dans sa chute».

Lorsque le 19 mai 1945, Pierre Mauger est libéré par l’armée américaine, il pèse 32 kilos. Quelques jours après son retour en France, il fut pris d’une forte fièvre. Le diagnostic médical était très inquiétant. Ses proches crurent à sa fin. Mais petit à petit, il retrouva ses forces.

En 1947, le Général de Gaulle crée le Rassemblement du Peuple Français. Pierre Mauger fait partie des douze chargés de mission qui mettent en place les comités provisoires et de veiller au développement du Mouvement dans les départements de Vendée, Deux-Sèvres, Vienne, Charente et Charente-Maritime.

En 1949, Pierre Mauger quitte son poste au RPF et rentre dans une société privée. En 1951, il part au Congo en tant que directeur général et administrateur de plusieurs sociétés.

Fin 1964, le Ministre de l’Intérieur, Roger Frey, lui demande de se présenter aux élections municipales des Sables-d’Olonne. Il est élu maire des Sables-d’Olonne en 1965. En 1967, Conseiller Général  puis Député de la troisième circonscription de Vendée. Il sera constamment réélu député jusqu’en 1993. Il ne se représente pas et part pour la Nouvelle-Calédonie jusqu’à l’année 2000.

Pierre Mauger, qui est membre de l’Amicale Sablaise des déportés, habite à Nice en hiver et réside pendant les mois d’été à l’Ile-d’Olonne dans sa maison des Grands Côteaux.

Le Conseil Général de Vendée a donné, en  juin 2005, le nom de Pierre Mauger à un collège des Sables-d’Olonne et distribué une cassette, dans les établissements scolaires du département, relatant le parcours de ce grand résistant  .

L’Amicale Sablaise des Déportés fut unanime dans son approbation à l’honneur qui était rendu à Pierre Mauger et la Municipalité des Sables-d’Olonne a soutenu l’initiative prise par le Conseil Général.

Mais quelques professeurs du collège groupés dans une soi-disant «Alternative de Gauche» ont exprimé leur désaccord dans un communiqué publié dans les journaux, entre autres : «la dimension politique et religieuse du personnage est peu compatible avec le caractère laïc de l’établissement».

L’Amicale Sablaise a immédiatement transmis aux journaux le communiqué suivant :      

«Comment ne pas être surpris et peiné que les signataires du communiqué d’Alternative de gauche puissent avoir une telle attitude ? Alors qu’il était traqué par la Gestapo, et que son chef, le colonel Rémy, lui avait réservé une place dans l’avion clandestin qui devait l’amener en Angleterre, Pierre Mauger n’a pas hésité à céder sa place à Pierre Brossolette, homme de gauche. Peu de jours après, Pierre Mauger était arrêté  et allait subir les terribles épreuves des interrogatoires et de la déportation.

Quel triste exemple, en ce soixantième anniversaire de la libération des camps de concentration et d’extermination, de voir des positions partisanes ternir ainsi le devoir de mémoire».

Pierre Mauger est Commandeur de la Légion d’Honneur, Grand Officier de l’Ordre National du Mérite, Croix de Guerre, Médaille de la Résistance avec Rosette, Croix du Combattant, Croix du Combattant volontaire, Croix du Combattant volontaire de la Résistance. Médaille des Evadés, de la France Libre, de la Déportation, George Medal (anglaise), Résistance Polonaise, Mérite Congolais.

(1) Source Livre mémorial des Déportés de France

(2) Source  archives SS du camp de Mauthausen

et des archives du Réseau BCRA de la France Libre CND Castille

Livre blanc n°2 de l’amicale sablaise des déportés.