Oradour-sur-Glane

Rapport du Préfet Régional de Limoges -15 juin 1944 – Zone occupée

Comme suite à mes conversations téléphoniques, j’ai l’honneur de vous apporter les précisions suivantes  sur le drame d’Oradour/Glane.

Le dimanche 11 juin, j’étais informé par la rumeur publique, toutes les communications téléphoniques étant interrompues dans cette région, que le village d’Oradour/Glane avait été rasé par les troupes allemandes d’occupation.

Je souligne, à cette occasion, la carence des services de police qui, échappant de plus en plus à mon autorité depuis que mon Intendant de police a été mis aux arrêts par les autorités régionales du maintien de l’ordre sans que j’en connaisse les motifs avec précision, et remplacé par un commandant de C.M.R. désigné à cet effet par le représentant de Monsieur de Vaugelas et sans que j’aie été saisi d’aucun rapport à ce sujet, alors que les faits, ainsi que je l’ai su par la suite, remontaient au vendredi 9 juin après-midi.

En raison du verrouillage total de la ville  de Limoges, je demandai aux autorités allemandes un laisser-passer pour pouvoir circuler librement dans ma région. Cette demande que j’ai présentée personnellement au général Kleiniger, cdt de la région de Limoges, m’a été refusée ainsi qu’au Préfet délégué. J’ai dû donc me résoudre à alerter le sous-préfet de Rochechouart qui, ayant conservé la possibilité de circuler dans son arrondissement, s’est rendu aussitôt à Oradour/Glane. Le lendemain lundi 12 juin, il me rendit compte des résultats de sa visite et du spectacle d’horreur qu’il avait eu en arrivant.

Le village qui comptait 85 maisons n’était plus qu’un spectacle de ruines et la population toute entière, y compris les femmes et les enfants, avait été massacrée par les troupes allemandes.

Le mardi 13 juin, j’obtenais l’autorisation de circuler et de me rendre, accompagné de Monseigneur Rastouil, évêque de Limoges, et du Préfet délégué, sur les lieux où je pus me rendre compte de l’exactitude des faits rapportés.

Dans l’église en partie en ruines, se trouvaient des débris humains calcinés provenant de cadavres d’enfants (tel un pied d’enfant dans une pantoufle), des ossements étaient mêlés aux cendres des boiseries. Le sol était jonché de douilles portant la marque STKAM et les murs de l’église portaient de nombreuses traces de balles à hauteur d’hommes.

Il est à noter que si le toit de l’église s’est effondré, le plafond qui est en maçonnerie est à peu près intact ainsi que les murs. Le feu n’a donc pu prendre à l’intérieur de l’église que s’il a été mis intentionnellement. A l’extérieur de l’abside, le sol était fraîchement remué : les restes des femmes et des enfants avaient été enterrés là par les troupes allemandes. A côté, des vêtements d’enfants à moitié calcinés avaient été rassemblés.

Sur l’emplacement de ce qui avait été des granges, des corps humains entièrement calcinés entassés les uns sur les autres et partiellement recouverts de matériaux divers offraient le spectacle du plus atroce charnier. D’après les témoignages que j’ai pu recueillir des très rares survivants (une dizaine au plus) ou des habitants des hameaux voisins, les circonstances du drame paraissent avoir été les suivantes :

Le 10 juin, vers le début de l’après-midi, un détachement de S.S. appartenant vraisemblablement  à la division «das Reich» en opération dans la région, fit irruption dans Oradour/Glane après avoir entièrement cerné et ordonné le rassemblement de toute la population sur la place centrale, déclarant que d’après une dénonciation, il y avait des explosifs cachés et qu’on allait procéder à une perquisition ainsi qu’à des vérifications d’identité.

A cet effet, ils ont invité tous les hommes à se grouper en 4 ou 5 groupes, et chacun des groupes fut enfermé dans une grange. Les femmes et les enfants ont été conduits et enfermés à l’intérieur de l’église. Peu après, les mitrailleuses commencèrent, et le feu fut mis ensuite à tout le village ainsi qu’aux fermes environnantes. L’allumage des incendies se fit maison par maison et dura certainement plusieurs heures en raison de l’étendue de l’agglomération.

Sur ce qui s’est passé à l’intérieur de l’église, nous avons le témoignage de la seule femme qui ait pu échapper à la mort et qui est actuellement à l’hôpital de Limoges. Les femmes et les enfants ont été enfermés à l’intérieur de l’église à 14 heures. Jusqu’à 17 heures, ils vécurent dans l’angoisse, entendant les échos des premiers incendies et fusillades. Vers 17 heures, les soldats allemands pénétrèrent dans l’église et déposèrent sur la table de Communion un engin constitué par une sorte de caisse d’où s’échappaient des mèches enflammées qui, au bout d’un instant, rendirent l’atmosphère irrespirable.

Une des femmes parvint à forcer la porte de la sacristie, ce qui permit de ranimer les femmes et les enfants déjà touchés par l’asphyxie. Les soldats se mirent à tirer sur les vitraux de l’église, puis ils pénétrèrent pour achever à la mitraillette les derniers survivants et, en même temps, pour répandre sur le sol une matière inflammable.

Au moment où le témoin parvenait à se glisser jusqu’au vitrail, les cris d’une mère qui allait lui confier son enfant attirèrent l’attention d’une sentinelle, placée au dehors, qui fit feu sur la fugitive et la blessa grièvement. Elle n’a dû la vie qu’en simulant la mort.

Vers 18 heures, les allemands firent arrêter le tramway départemental qui passe à une centaine de mètres du village, firent descendre les voyageurs à destination d’Oradour et, après les avoir mitraillés, jetèrent leurs corps dans le brasier.

En fin de soirée, et le dimanche, les habitants des hameaux environnants, alertés par l’incendie ou angoissés par l’absence de leurs enfants qui étaient à  l’école à Oradour, essayèrent vainement de s’approcher du village, et furent, soit mitraillés, soit éloignés de force par des sentinelles allemandes qui continuaient à garder les issues du village.

Dans l’après-midi du dimanche, certains d’entre eux purent tout de même pénétrer dans les ruines et attestent que l’église était entièrement remplie de corps de femmes et d’enfants recroquevillés et calcinés. Un témoin, absolument sûr, a pu voir à l’entrée de l’église un cadavre d’enfant dans les bras de sa maman ; devant l’autel se trouvait le cadavre d’un petit enfant agenouillé les mains jointes ; près du confessionnal, deux cadavres d’enfants s’étreignaient encore.

La nuit suivante, les allemands revinrent et ensevelirent les femmes et les enfants à la hâte, dans les conditions indiquées plus haut.

Dès lundi, j’ai tenu à me rendre personnellement à nouveau auprès du général Kleiniger pour élever une protestation solennelle contre de telles méthodes de répression, contraires à toutes les lois de la guerre, et dont l’atrocité soulève l’indignation de toute la région.

A mon retour d’Oradour, j’ai fait confirmer au Général ma position et lui fit porter par son officier de liaison, toutes les précisions que j’ai recueillies sur place.

Selon la version allemande qui m’a été exposée par un représentant des S.S venu recueillir le témoignage de ma visite à Oradour, un attentat aurait été commis aux abords du village : un officier allemand et son chauffeur auraient été capturés par des éléments du maquis et molestés à travers le village, notamment par les femmes qui leur auraient lié les poignets avec des fils d’acier. Conduits sur les lieux d’exécution, l’officier allemand se serait enfui, tandis que le chauffeur aurait été tué. L’officier serait revenu à Limoges et aurait provoqué une expédition punitive à  laquelle il aurait pris part…

Aucun témoignage n’a pu établir la vérité de ces faits et, même s’ils étaient exacts, ils ne pourraient, en aucune façon, justifier un aussi abominable carnage.

Or, je tiens à souligner que le village Oradour/Glane était une des communes les plus tranquilles du département et que sa population intérieure était paisible et laborieuse, connue pour sa modération.

Bien qu’il soit impossible de chiffrer le nombre exact des victimes parmi lesquelles se trouvaient de nombreux enfants évacués des régions menacées, il peut être approximativement de 800 à 1.000 morts.

Toutes ces précisions vous permettront de renouveler vos protestations auprès du gouvernement du Reich, en insistant sur le caractère particulièrement odieux  de pareilles représailles, l’émotion qu’elles ont soulevée et la terreur dans laquelle se  trouve actuellement la population.

Le bruit court que les troupes allemandes auraient confondu Oradour-sur-Glane avec Oradour-sur-Vaire.

Le Préfet Régional de Limoges

(Rapport écrit sous occupation allemande)