Marcel Hordenneau

Marcel Hordenneau, né le 1er mai 1922 à Olonne-sur-Mer. Président depuis 2003 de l’Amicale Sablaise des Déportés. Sa confiance envers des personnes se «réclamant» de la Résistance Intérieure va le projeter dans une aventure hors du commun qu’il a relatée dans le livre blanc N° 1 de témoignages réalisé par l’Amicale Sablaise des Déportés.

Après deux tentatives infructueuses pour échapper au Service du Travail Obligatoire (STO), (d’abord à Quimperlé en Bretagne où après huit jours d’hébergement dans un café de la ville, il doit revenir à son domicile, puis lorsque le convoi de STO arrive à Montparnasse, le cheminot qui doit le réceptionner à la gare et le conduire dans un réseau de réfractaires n’est pas au rendez-vous). Croyant pouvoir descendre dans une petite gare de province au passage du train, il continue le voyage avec les requis du S.T.O ; mais le premier arrêt du train se situe en Allemagne à Aix-la-Chapelle et il se retrouve en juin 1943 à Stettin en Poméranie, (aujourd’hui Szczecin en Pologne). C’est une base importante de la Kriegsmarine, particulièrement des sous-marins allemands.

En quelques semaines d’un apprentissage accéléré, le voilà à usiner des pièces pour les submersibles au cœur de la base sous-marine. Mais usiner des pièces, qu’il rend défectueuses volontairement, ne lui suffit pas, il inscrit dans les WC du chantier naval : A bas Hitler, à bas Laval, Vive de Gaulle, vive Giraud. Celui qui de ses mains bâtit ce lieu malpropre a fait pour les humains mieux qu’Hitler pour l’Europe. Les numéros des sous-marins sont notés sur un petit carnet et envoyés dans une lettre au nommé Gachelin, d’Olonne-sur-mer (Vendée) (la personne qui se «réclamait» de la Résistance Intérieure). Cette lettre décrivait le trafic dans le port de Stettin sous couvert d’impressions de voyage.

Il avait également écrit à ses parents dès son arrivée à Stettin pour leur faire comprendre qu’il n’avait pas été récupéré à Montparnasse comme prévu, mais qu’hélas il se trouvait en Allemagne. Mais dès ce moment-là, les lettres avaient été interceptées par le service allemand du contrôle des étrangers et celle écrite le 16 septembre à Gachelin va l’être également. Il était probablement sous surveillance, et le 23 octobre 1943, il est arrêté dans le camp de STO.

Il apprendra l’interception des lettres au cours des interrogatoires qui vont se succéder pendant plusieurs mois. Et l’acte d’accusation allemand qu’il a, par un concours de circonstances imprévisibles, récupéré et ramené, lors de sa libération fin avril 1945, l’explique par le détail.

Les interrogatoires vont lui faire découvrir un aspect imprévu de son action. Deux équipes vont  l’interroger à tour de rôle.

Une première équipe de la Gestapo locale dont les inspecteurs ne parlent pas français, et leur seule mission semble être de le maltraiter de plus en plus durement. Qu’il réponde oui, (ya) aux questions posées en allemand ou nein (non), je ne comprends pas, c’est toujours la même punition qui termine l’interrogatoire, des coups, encore des coups, toutes les inventions  venant à l’imagination des tortionnaires sont employées et leur dernière intervention le ramènera évanoui dans sa cellule de prison.

Rien de tel avec la deuxième équipe qui est constituée d’un interprète parlant  remarquablement le français et d’un inspecteur qui signera l’acte d’accusation de son nom : Docteur Hansen.

Aucuns sévices, l’interprète semble être relativement amical. Il rendra souvent visite à Marcel Hordenneau dans la cellule de la prison, lui apportera des livres de lecture français comme dérivatif à son internement. Au cours de ces entretiens, l’interprète lui fait comprendre que ses services n’ont rien à voir avec ceux de la Gestapo, mais relèvent du Contre-espionnage allemand. (Abwehr)

L’inspecteur Hansen croit que Marcel Hordenneau a été infiltré sur ordre dans le convoi de STO pour communiquer des informations sur la base sous-marine de Stettin.

Certes les lettres, plus le carnet saisi lors de son arrestation peuvent accréditer cette thèse et pourtant, il n’en est rien. C’est bien une action individuelle comme peut en commettre, à cette époque, tout jeune patriote désirant servir son pays sans réfléchir aux conséquences.

Et les conséquences vont conduire Marcel Hordenneau de prison en prison jusqu’au 10 mai 1944. C’est ce jour-là que  Marcel Hordenneau va comparaître devant trois juges de la Chambre de Justice de Berlin qui sont venus à Stargard, ville située près de la centrale pénitentiaire de Golno où il a été conduit,  après que la prison de Stettin eut été à moitié détruite, début janvier 1944, lors d’un bombardement de l’aviation britannique. Marcel Hordenneau ayant échappé, par miracle, à l’incendie qui s’était déclaré dans la prison.

C’est le jour où son père va avoir 46 ans. Marcel Hordenneau serre dans ses mains un chapelet qu’il a confectionné avec des bouts d’étoffe récupérés lorsqu’il décousait les uniformes déchirés de soldats allemands dans sa cellule de la centrale pénitentiaire de Golno. L’interprète lui a annoncé que, selon toute vraisemblance, il sera condamné à mort. Et cet interprète est là, à ses côtés, en compagnie d’un avocat du nom de Lorenz Müller, commis d’office pour l’assister.

Le procureur demande effectivement la peine de mort par décapitation, (la décapitation en Allemagne est exécutée avec une hache, la tête sur un billot). Aux motifs contenus dans l’acte d’accusation, le procureur ajoute celui de traître envers le pays allemand sous le prétexte que l’État français s’est engagé à collaborer avec l’Allemagne, et que le prévenu n’a pas respecté cet accord.

Et c’est peut-être ce rajout qui va éviter à Marcel Hordenneau la peine capitale.

L’interprète traduit les paroles du procureur, Marcel Hordenneau prie, la main serrée sur le chapelet d’étoffe. L’avocat commis d’office prend alors la parole, l’interprète continue de traduire : Votre avocat dit que ce n’est pas à un tribunal allemand de se prononcer sur ce dernier motif d’accusation, que, seul, un tribunal français est qualifié pour juger ce délit et que des juges allemands ne doivent se prononcer que sur les motifs et les actes inscrits dans l’acte d’accusation et que l’accusé a reconnus.

L’interprète annonce que les juges semblent en désaccord et qu’ils se retirent pour délibérer. A leur retour, c’est une condamnation de trois ans de travaux forcés qui est requise. L’interprète et l’avocat commis d’office se donnent l’accolade. Cette scène incroyable dans un tribunal, sous un pouvoir nazi, va marquer à tout jamais Marcel Hordenneau.

Et les trois ans de travaux forcés sont une joie délirante pour celui qui, quelques minutes avant se voyait la tête penchée sur un billot attendant le coup de hache.

Car c’est vraiment, pour lui, un miracle d’échapper à la peine capitale. Alors que la plupart des chefs d’accusation inscrits par l’inspecteur Hansen dans son rapport du 16 février 1944 sont passibles de la peine de mort.

Extraits : «Avoir propagé d’affreuses nouvelles qui sont faites pour appuyer la croyance à un écroulement prochain de la force militaire allemande …Ensuite l’accusé fit un rapport sur le trafic dans le port de Stettin et la production de ses chantiers…Les bateaux ne peuvent être réparés par suite de sabotage, précisément dans les pièces de remplacement …L’armement de guerre allemand a donc malgré toute sa peine des cassures et des déchirures…Le 10 septembre, il peignit sur les WC des chantiers navals des inscriptions qui s’y trouvent encore et qui mentionnent ceci : A bas Hitler, à bas Laval, vive de Gaulle, vive Giraud, celui qui de ses mains bâtit ce lieu malpropre a fait pour les humains mieux qu’Hitler pour l’Europe… Après cela, il est établi que l’accusé a entrepris de servir le mouvement anti-allemand en France, a soutenu la propagande ennemie contre l’Allemagne et ainsi ajouté des dommages à la force de guerre de l’empire allemand».

Je propose :

a) la continuation de la détention préventive

b) de fixer le débat principal, et d’inviter à celui-ci un interprète de langue française.

Signé Dr. Hansen

A la lecture de ces extraits de l’acte d’accusation, on comprend pourquoi Marcel Hordenneau se dit un miraculé. De plus c’est l’interprète qui assistait le Dr. Hansen pendant les interrogatoires qui sera nommé pour le rencontrer pendant le reste de sa détention préventive et être présent le 10 mai 1944 au tribunal. Et  cet interprète a toujours été extrêmement courtois et compréhensif pendant la détention préventive.

Alors que le pouvoir nazi était particulièrement expéditif pour juger et condamner, un avocat est nommé d’office, accompagné de l’interprète, pour assister l’accusé. (Les deux hommes qui vont se donner l’accolade lorsque la peine de mort réclamée par le procureur n’est pas retenue par les juges).

Certes, à cette époque, il semble bien que l’on assistait à des règlements de comptes entre l’Abwehr et la Gestapo. (La Gestapo, police politique, soutiendra le régime nazi jusqu’à la fin). L’Abwehr, qui sait que la guerre est perdue pour l’Allemagne, est déjà compromise par certains de ses cadres dans des attentats contre Hitler, et a même pris des contacts secrets avec les Alliés.

Le Dr Hansen, demandant la continuation de la détention préventive et de fixer un débat principal, laissait entendre qu’il n’avait pas conclu vraiment si l’accusé avait agi seul, de son propre chef comme il le prétendait, ou était infiltré sur ordre par l’ennemi.

Peut-être l’interprète qui lui a rendu visite plusieurs fois après les interrogatoires du Dr Hansen, était-il chargé d’apporter un éclairage sur le doute exprimé par le Dr Hansen. Marcel Hordenneau, dans son récit du Livre Blanc de témoignages de l’Amicale des Déportés, pense que l’interprète comme l’avocat commis d’office étaient des opposants au régime nazi et qu’il a bénéficié de leur sollicitude.

Mais la peine de 3 ans de travaux forcés devait néanmoins conduire Marcel Hordenneau dans le bagne de Griebo parmi des condamnés de droit commun.

Après, un long périple par la Pologne en wagon cellulaire accroché à un train de marchandise dont les wagons étaient occupés par des juifs polonais qui furent dirigés, à partir de la gare de Poznan, vers le camp d’extermination de Chelmno.

Marcel Hordenneau  continua son voyage forcé en wagon cellulaire jusqu’à Breslau (aujourd’hui Vroclaw en Pologne). Il passa une nuit dans la prison de cette ville. Nuit particulièrement éprouvante dans une cave où les prisonniers étaient entassés, et nombreux furent ceux qui moururent étouffés au cours de la nuit.

Et enfin le bagne de Griebo, près du bord de l’Elbe, au sud de Berlin, jusqu’à fin avril 1945.

Un premier travail : déchargement de wagons de déchets de produits chimiques dont les émanations brûlaient les poumons. Marcel Hordenneau ne put résister longtemps aux émanations des produits toxiques. Quelques semaines plus tard, malade, à bout de force, il ne pouvait même plus soulever la pelle qu’il tenait dans les mains. Ce fut un tabassage sauvage de la part de deux kapos, condamnés marocains de droit commun. Il tomba du wagon sur le ballast. C’est le gardien allemand qui arrêta le massacre. Il fut ramené sur une civière jusqu’au camp.

Atteint de tuberculose, Marcel Hordenneau va se retrouver dans une fermette, près du bagne, avec un vieux soldat sudète comme gardien, à enfouir  des carottes et des pommes de terre dans un silo, gardien qui lui donnait un morceau de son pain au début de la journée et laissait son prisonnier brouter les carottes,  mais le frappait, à coups de crosse de fusil, dès qu’il voyait passer près d’eux un officier SS se rendant à son bureau.

A sa libération, fin avril 1945, conduit, par un gardien du camp, au magasin où étaient rangés les vêtements civils des détenus, il va retrouver dans une poche de sa veste l’acte d’accusation dressé par l’inspecteur Hansen et le chapelet d’étoffe confectionné dans la centrale pénitentiaire de Golno.

Il faudra deux années de repos, à Marcel Hordenneau, et un séjour de 18 mois dans un sanatorium suisse de Davos, pour se remettre de la tuberculose contractée au bagne de Griebo.

Conseiller municipal lorsque Charles Rousseau était maire de la Ville, il a tracé avec ce dernier, et René Pavageau faisant office de géomètre municipal, l’emplacement où le monument des Déportés a été érigé. C’est le square Simone Feuvre. La stèle des déportés est la propriété de l’Amicale Sablaise des déportés, internés et familles de disparus.

Très tôt, Marcel Hordenneau sera un inconditionnel du rapprochement avec l’Allemagne. Ce sera, parfois, un point de désaccord avec quelques anciens déportés. Il estime que c’est seulement les idéologies perverses qu’il faut combattre, et en finir avec des haines qui ont conduit des peuples voisins à s’affronter dans des guerres meurtrières.

Marcel Hordenneau a écrit la préface des livres blancs de témoignages dont le texte est en annexe de cette fiche avec d’autres témoignages donnés lors de la célébration de la messe annuelle du dernier dimanche d’avril à la mémoire des anciens déportés. L’impulsion qu’il a donnée au travail de mémoire de l’amicale sablaise, les invitations à témoigner qu’il reçoit des établissements scolaires n’est pas sans agacer certains responsables départementaux d’associations de déportés. A cela il répond que ce n’est «que l’antipathie naturelle de ceux qui ne font plus rien envers ceux qui font quelque chose puisqu’il ne leur reste que la critique pour montrer qu’ils existent encore».

Source : Livre blanc n°1 de témoignages

Acte d’accusation du Docteur Hansen

Archives de l’Amicale des Déportés Rédaction de l’Amicale des Déportés

11 juin 2006

Préface des Livres Blancs

Nous étions là, rageurs, refusant la défaite.

Nous étions là, pour la France, soldats sans uniforme.

Nous étions là, recherchés, traqués dans un pays vaincu.

Nous étions là, livrés, autant par nos voisins que par nos maladresses.

Nous étions là, aveuglés, torturés, sous les rires des bourreaux.

Nous étions là, hurlant nos peurs dans la nuit des prisons.

Nous étions là, entassés, écrasés, étouffés, dans les wagons plombés.

Nous étions là, dans ces sinistres camps, horribles images de la folie des hommes.

Nous étions là, brisés, humiliés, devant le bidon de soupe claire.

Nous étions là, abattus, impuissants, esclaves des plus forts.

Nous étions là, agonisant, regardant l’avenir, notre avenir, dans la fumée des crématoires.

Nous étions là-bas, ignorés, oubliés, perdus dans ces bagnes cachés.

Et nous sommes revenus… quelques uns seulement.

Nous restons quelques uns , seulement quelques uns.

Nous ne pouvons pas nous taire, car nous sommes la voix des amis disparus.

Nous ne pouvons pas nous taire, car l’oubli du passé

crée les mêmes misères et les mêmes malheurs.

Car des hommes, aujourd’hui, grondent aussi leur détresse,

et le monde projette l’insoutenable odeur d’innombrables charniers.

Nous percevons des mots claquant comme des blasphèmes,

les mêmes mots, chargés de violence et de haine, clamés par nos geôliers.

Nous ne pourrons jamais nous taire.

Soixantième anniversaire de la Libération des camps

Hommage à mes camarades – Messe à Notre-Dame-de-Bon-Port- 24 avril 2005

En ce soixantième anniversaire de la libération des camps, en hommage à ceux qui ne sont pas revenus, à ceux qui ne sont plus là, en hommage à toi compagnon de misère.

Souviens toi, ton arrestation, la prison, le couloir des suppliciés, celui qui conduit à l’interrogatoire, à la chambre de torture. Nous entendions tes cris, tes hurlements ; nous savions ce que tu subissais : le poing ganté de fer qui massacrait ton visage, les coups de pied et de nerf de bœuf qui frappaient ton corps, meurtrissaient ta chair ; le sang qui perlait par les pores de ta peau, puis giclait par les blessures ouvertes.

Et les mêmes questions sans cesse répétées, nous les connaissions par cœur : «Qui était avec toi, quels sont tes complices? Des noms ; de toute manière tu parleras. Nous avons les moyens de te faire parler. Nous amènerons ta femme,  tes enfants, ton père, ta mère. Ils gémiront sous les coups devant toi, alors tu parleras, n’attends pas, c’est inutile, parle».  Et cela durait des heures et des heures.

Nous t’avons vu passer, tu n’étais plus qu’une loque, défiguré, couvert de sang. Tu nous as murmuré dans un souffle, comme un bulletin de victoire, je n’ai pas parlé, je n’ai pas parlé.

Un par un, ça recommençait, tu es revenu toi aussi camarade, brisé, ensanglanté, anéanti. Nous attendions dans le couloir ; tu as balbutié, j’ai craqué, j’ai parlé. Certains regards se sont détournés de toi. Pourtant nous savions la minceur qui sépare le silence de l’aveu : parfois un bourreau fatigué, fatigué de donner des coups, qui arrête son ouvrage quelques instants trop tôt. Ils t’ont  jeté dans la cellule comme un déchet, seul avec ta détresse, seul avec ton humiliation et ta souffrance, seul avec tes remords et tes larmes, sans voix amie pour adoucir ta peine.

Et toi, cher compagnon, ils t’ont emmené pour la énième fois, tu avais le visage tuméfié, boursouflé par les sévices de veille ; ils t’ont traîné sur le sol. Dans tes yeux, il y avait la peur, l’angoisse du dernier moment. Nous avons entendu un cri déchirant, la lugubre plainte d’une bête qu’on abat, et soudain le silence, plus rien, le silence.

Et toi, toi qui avait franchi la première étape du chemin de croix, ils t’ont poussé dans un train, dans le wagon plombé où tu étouffais au milieu de la promiscuité la plus sordide, les pieds et les mains collés par les excréments ; cet effroyable voyage où la folie gagnait les plus endurcis, les plus résistants, coincés entre les morts et les agonisants.

Et puis, le camp avec au fronton l’inscription machiavélique : «Arbeit Macht Frei» : le travail rend libre, le travail c’est la liberté. Si tu l’as cru un instant, un mot à ton voisin et la cravache du SS t’a cinglé le visage. Ta liberté, ta seule liberté était de travailler en silence, malgré la faim, malgré la fatigue, malgré les coups des SS et des Kapos ; travailler sans relâche jusqu’à l’épuisement.

Seul le travail te donnait le droit de vivre, de vivre comme une bête traquée. Sinon, c’était la piqûre d’essence dans une veine ou une balle dans la nuque, et le four crématoire qui t’attendait. Inutilisable pour le grand Reich nazi, tu devais disparaître… disparaître comme les nains de Wagner, dans la nuit et le brouillard.

Et toi, mon ami juif, toi qui n’avais rien dit, toi qui n’avais rien fait, ils t’ont fixé une étoile sur le cœur, l’étoile jaune des exclus. Les gens t’ont regardé, indifférents, moqueurs ou méprisants.

Tu as connu le train, toi aussi, le wagon conçu pour le bétail, l’indescriptible horreur du convoi de l’enfer. Tu es allé loin, très loin, encore plus loin que nous. Tu n’es pas revenu, tu ne pouvais pas revenir, tu ne le savais pas, nous ne le savions pas encore : les fumées noires d’Auschwitz obscurcissaient le ciel, les nazis éteignaient les étoiles, toutes les étoiles.