Jean Tesson

Jean Tesson né le 11 octobre 1921 aux Sables-d’Olonne, membre du réseau R/6 Action de la France Combattante, arrêté en gare de Clermont-Ferrand, le 5 juillet 1944, au cours d’une mission, dénoncé, comme plusieurs de ses camarades, par l’un des hommes qui travaillait pour l’organisation.

Jean Tesson, Christophe dans la clandestinité, malgré les tortures infligées au cours de son interrogatoire n’a pas parlé. Ses camarades du Réseau R/6, dans des lettres adressées à la famille de Jean Tesson, disent leur admiration pour son comportement dans la clandestinité comme pendant son arrestation.

Cité à l’ordre de l’Armée par le Général de Gaulle le 9 octobre 1945 :

Tesson Jean, officier de liaison FFC, officier de liaison du délégué militaire régional en R/6 a fait preuve dans l’accomplissement des missions qui lui ont été confiées d’un mépris total du danger. A travaillé dans  Clermont-Ferrand du 8 mai au 7 juillet dans des conditions de sécurité extrêmement précaires, avec un cran provoquant l’admiration de ses hommes. Arrêté par la Gestapo, a subi la torture sans livrer de renseignements à l’ennemi.

Cette citation comporte l’attribution de la Croix de Guerre avec palme.

Etait dans le transport parti le 28 juillet 1944 de Compiègne et arrivé le 31 juillet 1944 au KL de Neuengamme.

 

Effectif  recensé du transport

1 652

hommes
Décédés durant le transport  4 0,2%
Décédés et disparus en déportation 1 036 62,7%
Rentrés de déportation 545  33 %
Situations non connues 67 4,1%

 

Le transport parti dans la soirée du vendredi 28 juillet 1944 est le quatrième allant directement vers le KL de Neuengamme depuis la fin du mois de mai 1944.

Embarqués dans des wagons à bestiaux, les déportés y passent trois nuits avant d’arriver à la gare de Bergedorf, près du camp, le lundi 31 juillet, au matin. Des déportés ont pu relever les différentes étapes du trajet par les villes de Soissons, Reims, Charleville-Mézières, Sedan, Carignan, Longwy, Audun-le-Roman, Thionville en France, puis Trèves, Cologne, Hambourg et Bergedorf.

En cours de route, le train a été stoppé plusieurs fois en raison des bombardements effectués par les aviations alliées et des tentatives d’évasion.  A Soissons, les Allemands découvrent dans l’un des wagons une brèche ouverte par des détenus.

Ils exigent que les responsables se dénoncent, ce qu’ils obtiennent après avoir menacé de tirer sur tous les occupants du wagon. Les deux jeunes gens sont fusillés sur la voie ferrée. A Reims deux autres détenus, qui ont tenté de s’évader, sont également fusillés. Ces 4 tués sont toutefois transportés jusqu’à Neuengamme, où ils sont immatriculés.

Ce transport est l’avant-dernier qui arrive dans un camp de concentration du Reich, il est suivi, le 17 août 1944, par un transport qui prend la direction de Buchenwald. Au moment où il part, le débarquement a déjà eu lieu depuis près de 2 mois.

Les déportés de ce transport ont été très majoritairement arrêtés dans les quatre mois qui précèdent le départ, c'est-à-dire au moment où la répression allemande s’amplifie face à l’accélération des actions armées. On retrouve donc ici une majorité de résistants et de personnes arrêtées dans des rafles massives opérées dans plusieurs départements.

C’est le cas de la plus grande partie des arrestations opérées en juin et en juillet. Ainsi le 30 juin 1944, 52 hommes du village de Crozon (Finistère) sont emmenés à la suite de la coupure d’un câble téléphonique reliant le dispositif allemand  de la pointe du Raz à la base aéronavale de Lanvéoc-Poulmic. Ces hommes sont transférés avec d’autres personnes originaires de la Bretagne dans un transport à destination de Compiègne qui mettra plus de treize jours à arriver.

Dans le département du Jura, près de 80 hommes sont aussi arrêtés, presque tous en même temps, le 11 juillet 1944, à la suite d’une vaste opération de représailles dans les villages où les Allemands avaient rencontré ou soupçonné une forte résistance. Réunis à Bourg-en-Bresse, ces otages sont dirigés sur Compiègne.

Mais les arrestations touchent également beaucoup de membres de réseaux et de mouvements démantelés.

La variété des appartenances à des organisations de résistance peut être constatée à travers les déportés de ce transport du 28 juillet 1944 : Maurice Guillaudot, arrêté en décembre 1943,  chef de l’Armée Secrète dans le Morbihan, et Gustave Barlot qui résiste dans les services du BCRA de la France Libre, sont nommés Compagnons de la Libération à leur retour.

On citera également les arrestations de nombreux Francs-Tireurs et Partisans «FTPF », de membres de Ceux de la Résistance, de Libération-Nord, dont Jean Gosset, adjoint de Jean Cavaillès et chef par intérim de l’organisation, ou des réseaux Buckmaster liés aux services britanniques.

On connaît par exemple les noms d’au moins 45 membres du réseau Turma-Vengeance et de ses Corps Francs, dans les départements du Finistère, du Loiret, du Morbihan et de l’Orne.

Enfin 39 personnes de ce transport ont été arrêtées comme « otages » quelques jours avant ou après le débarquement.

Leur statut social ou professionnel explique ce choix : on compte 11 personnalités de la ville  de Reims, arrêtées le 15 juin 1944. Il s’agit du maire, de 4 de ses adjoints, du secrétaire en chef de la sous-préfecture, du procureur de la République, du président du Tribunal de Commerce, du contrôleur des Contributions, du directeur des Compagnies réunies du gaz et de l’électricité et d’un autre entrepreneur local.

Il est intéressant de noter que les Allemands opèrent une distinction entre les différentes catégories de déportés. En effet, les matricules 39294 à 39332 sont attribués dans l’ordre alphabétique aux 39 personnalités otages dénommées Prominentem par les Allemands.

Ensuite, les matricules 39333 à 39573 sont donnés, toujours dans l’ordre alphabétique, à la catégorie des « Nacht und Nebel », c'est-à-dire ceux qui devaient obligatoirement disparaître, Jean Tesson était de cette catégorie. Cette mesure répressive avait été initialement créée par le haut commandement militaire allemand. Par la suite, on a pu noter qu’après leur arrivée dans les camps, aucun régime, aucun parcours spécifique ne les distingue des autres détenus.

Après leur période de quarantaine au camp de Neuengamme, les déportés de ce transport connaissent des types de parcours différents au sein du système concentrationnaire nazi. Si les personnalités «otages» restent au camp dans un bloc spécial et seront évacués ensuite dans des cars, les autres, en grande majorité, sont transférés dans de nombreux Kommandos de travail : 450 dont 110 français au Kommando de Watenstedt, 400 à Osterof, 120 à Kaltenkirchen, 50 à Blumenthal, 45 à Brunswick, au moins 110 à Bremen-Farge.

Jean Tesson était de ce dernier groupe, il y est porté comme décédé le 15 mars 1945.

Les conditions d’évacuation des camps, au moment de la débâcle allemande, provoquèrent un nombre important de décès.

Ainsi au moins 111 déportés du transport du 28 juillet 1944 se retrouvent embarqués les 2 et 3 mai 1945, en baie de Lübeck, sur trois bateaux, le Cap Arcona, le Thielbeck et l’Athen qui sont bombardés par l’aviation britannique les prenant pour des transports militaires.

Ce fut un carnage. Notre camarade, François Hochenauer, qui était dans l’un de ces bateaux, en a fait un récit dans le livre blanc numéro 1 de l’amicale sablaise.

Plus d’une centaine de déportés du transport du 28 juillet décédèrent en Allemagne en mai et juin 1945 alors qu’ils avaient été libérés par les troupes alliées.

Pour vous faire mieux comprendre ce qu’était le Kommando de Bremen-Farge, je joins à cette fiche le récit intitulé « Le chien de Bremen-Farge ».

(Transport : source Livre Mémorial des Déportés de France)

Le chien de Bremen-Farge.   Prenez garde, ce qui va suivre risque de vous choquer. Sachez pourtant qu’il ne s’agit pas d’un conte, c’est le récit d’un fait divers en déportation. Ce contexte dépasse de très loin toutes les morales, toutes les logiques, tout ce qui est humain dans les termes, comme dans son déroulement ou dans ses approches.

Sachez encore que cette histoire a été vécue voici quelque soixante ans par un homme, que cet homme était encore vivant trente ans après, qu’il est peut-être encore vivant, qu’il a vécu avec ce souvenir indélébile. Vous voici prévenu, nous vous livrons ce témoignage dépouillé de toute littérature. Point de commentaire, nous voulons, pour cela, vous faire pénétrer dans le Kommando de Bremen-Farge, situé à l’embouchure de la Weser, près de Brême.

Avant cela, nous devons vous indiquer que ce Kommando dépendait du camp central de Neuengamme, comme beaucoup d’autres. Sa particularité la plus notoire était son effectif important de Français.

L’activité essentielle de ce Kommando était à la mesure des prétentions du grand Reich hitlérien, il s’agissait de construire une base sous-marine gigantesque. Pour la circonstance, il était considéré comme un Kommando spécial et tenu au secret.

C’est à dire que cet ouvrage nécessitait une main d’oeuvre abondante et c’est pourquoi, bon nombre de français furent expédiés là sans grand espoir de survivre. Les conditions de travail y étaient particulièrement pénibles. De la colonne ciment en passant par la ferraille, de bas en haut du toit logé à 35 mètres environ, toute l’espèce concentrationnaire pullulait.

Avec ou sans spécialité, cette main d’œuvre se consommait au rythme des convois. Le premier arrivait début juin, composé presque exclusivement de Français. Il devait s’intégrer dans cet ensemble hétéroclite, où toutes les nationalités se confrontaient à travers les problèmes limités pour l’essentiel : la survie.

Cette confrontation était liée très souvent par le zèle, de sorte que le meurtre ou la délation servait de promotion dans la hiérarchie concentrationnaire. A un détail près, les ressortissants français n’eurent pas l’occasion de se porter bien haut dans cette hiérarchie puisqu’elle se composait en presque totalité d’Allemands de droit commun et de certains Polonais, dont le comportement équivoque s’accordait parfaitement avec des concepts de dépravés.

Enfin et surtout, n’oublions pas les promoteurs de ces institutions, autrement dit les SS, avec toutes les conséquences qui en découlent.

Très brièvement esquissé, Bremen-Farge est loin, très loin des réalités quotidiennes, parce que nous sommes hors du commun. Qui de nos jours se soucie réellement d’une miette de pain ? Qui de nos jours se vêtirait d’un sous-vêtement en sac de papier ciment ? Qui de nos jours sent la crainte de voir sa vie menacée par le caprice d’un SS, d’un kapo, d’un vorarbeiter ?

Entre la peur physique permanente, l’obsession tyrannique de la faim et la pesante nécessité d’un sommeil jamais satisfait, vous êtes, par le langage, à la frontière de la pensée, chez un déporté. Nous voici à la fin février 1945. L’hiver se poursuit dans cette région humide, malsaine. Les plus faibles se sont éteints. La maladie, les exécutions, n’ont pas fait se ralentir la construction de la base sous-marine, et dès l’aube les colonnes se croisent avec ceux qui partent et ceux qui rentrent.

Le camp est situé sur une espèce de dune sablonneuse, en haut d’un petit monticule. Quelques baraques se découvrent, mais ne donnent pas une idée  exacte de la capacité réelle. Il y a en effet à l’intérieur du camp ce qu’on appelle en allemand un bunker. Ce bunker n’est autre qu’une grande cuve en béton destiné à stocker les marchandises. Pour les besoins de camouflage, il est destiné, en réalité, à loger la majeure partie des effectifs des détenus.

Ce chiffre atteint 2000 à 2500 hommes environ. Il y règne une ambiance épouvantable. Dans les baraques, la surcharge est identique, mais moins difficile à supporter car la notion de jour et de nuit s’établit.

Enfin le «revier», l’infirmerie, garde les inactifs, c’est à dire les mourants avant de s’en dessaisir après le décès.

Quand un homme est soumis à de telles pressions, à de telles contraintes, il s’échappe des préjugés et fait naître, par compensation, une imagination circonstanciée.

Pierre Bereault est rendu à ce point de rupture avec le réel. Il propose à quelques camarades de tuer, purement et simplement, le chien de garde qui se trouve dans la niche, juste à l’entrée du camp, un chien roux foncé. Il y a de quoi faire un bon repas si le sort est favorable. Il y a de quoi partager entre tous ceux qui sont décidés à accomplir ce geste. Il se trouve que ce conciliabule en réunit huit. L’intention est à la mesure des nécessités, la nécessité à la mesure du risque.

Chacun des protagonistes devra faire la chaîne pour attirer le chien sans donner l’éveil, et chacun devra entourer Pierre Bereault au moment de l’exécution. Chacun s’est inscrit pour un rôle, pour un morceau de viande, pour le meilleur ou pour le pire.

C’est à M. X… que revient la tâche de se procurer l’arme. Un bout de ferraille affûtée fera l’affaire, la base sous-marine recèle des  trésors ignorés. Le soir, la fouille n’a pas été trop sévère, X a pu rentrer sans encombre son pseudo couteau.

Un simulacre autour de la niche…un cercle se forme… chacun a pris la précaution de s’entourer les bras de papiers ciment pour éviter éventuellement des morsures qui laisseraient des traces en cas d’échec.

Maurice Jacquier, Guy Laverne, M. X… et les autres camouflent si bien Pierre Bereault que personne n’entend les derniers soupirs du chien SS.

Le sang coule, chaud, visqueux, intarissable… Le temps presse, il faut se débarrasser de la dépouille, de tout ce qui n’est pas consommable. Chacun s’est évertué à réduire les gestes inutiles. La viande fumante se sépare au fur et à mesure. Le cercle se réduit d’autant…

L’alerte est donnée. Les seigneurs sont à la recherche de leur créature. Personne n’est plus suspect que personne. Les investigations sont rapides. M. X… se trouve sur le chemin d’un type qui l’observe. Ses mains sont maculées de sang. C’est donc lui l’auteur du forfait. Il est questionné, battu. A quoi bon livrer les autres ? Que cette viande soit au moins digérée sans trop de remords.

Il est conduit en plein centre de la place d’appel. Comme première sentence, il recevra 25 coups de schlague. L’espoir renaît en lui, car aucune autre condamnation du SS et du chef de camp n’a été prononcée.

Il se croît quitte au terme de ces représailles, quand un Polonais de l’espèce équivoque, cher et intime du kapo, lui indique la niche du chien.

M. X… ne comprend pas cette sollicitation. Il se refuse à comprendre le parler allemand, mais il ne peut refuser l’invitation gestuelle du Polonais qui lui montre le collier du chien resté vacant.

Son cou reçoit l’attache en cuir. Il doit à présent se mettre à quatre pattes. Il doit aboyer… Plusieurs répétitions assorties de coups lui indiquent sa métamorphose, M. X… est devenu le chien de garde. Il doit tourner autour de la niche chaque fois que passe un SS, un kapo. Il doit laper la soupe qu’on lui apporte sans l’aide ses mains.

Ses camarades sont obligés de suivre ces démonstrations. Elles ne dureront finalement que 24 heures. Mais 24 heures dans la niche, 24 heures à aboyer, 24 heures à laper la soupe souillée, 24 heures de coups simulant un dressage. 24 heures de la vie d’un homme que les SS voulaient anéantir dans sa dignité. 24 heures surmontées avec patience, et l’aide de Dieu (M. X… est croyant). 24 heures qui ne s’oublient pas.

Pour mémoire, après cet épisode extravagant, M. X… retourna dans un Kommando de travail, mais il n’a pu se soustraire à la vindicte des kapos et des SS. Handicapé par les coups reçus, il fut opéré à froid, avec les moyens du bord, par un camarade français médecin (Maurice Delon). Une double orchite s’était déclarée. Elle fut résorbée dans les conditions précaires que vous soupçonnez, à la base sous-marine, avec les préoccupations d’un guet permanent, la persistance d’une douleur morale et physique, mais aussi le réconfort des camarades qui l’entouraient de leur affection.

(Yves Tesson, frère de Jean Tesson, a rencontré Pierre Bereault, camarade de déportation de son frère Jean, le déporté qui découpa le chien.. C’est Yves Tesson qui m’a communiqué ce récit qui se passe de commentaire et décrit, dans toute son horreur, l’enfer des camps de mort).

Marcel Hordenneau