François Hochenauer

François Hochenauer, né le 30 juillet 1920 à Mulhouse (Haut-Rhin), étudiant à la faculté des lettres depuis novembre 1939, licencié ès lettres (allemand), arrêté le 20 mai 1944, n° matricule à l’entrée du camp de Neuengamme : 86.977.

François Hochenauer, arrêté avec les membres du maquis de Châtenois dans les Vosges, était dans le convoi ayant quitté Compiègne le 15 juillet 1944 et arrivé le 18 juillet au camp de Neuengamme.

(1) 

Effectif recensé de ce convoi 

1200

hommes

plus 326

personnalités otages
Évadés durant le transport  4  0,3%      
Décédés et disparus en déportation  749  62,3% 12 3,7%  
Rentrés de déportation 352 29,3% 313 96,0%  
Situations non connues 97 8,1% 1 0,3%  

                                        

Le 1er août, François Hochenauer est envoyé dans le Kommando de Bremen-Farge. Ce Kommando utilise la main-d’œuvre concentrationnaire pour la construction d’une énorme base sous-marine dans des conditions particulièrement éprouvantes. Il s’ensuit un pourcentage de mortalité parmi les plus élevés de l’univers concentrationnaire.

(2) Dans son récit, paru dans un livre blanc de l’Amicale Sablaise des Déportés, François Hochenauer décrit le calvaire des derniers survivants de ce Kommando :

Le 23 mars 1945, à une heure de l’après-midi, la base fut bombardée par l’aviation alliée. Il y eut des dégâts énormes et de nombreuses victimes. Une semaine plus tard, le Vendredi-Saint 30 mars, eut lieu un deuxième bombardement très violent. Nous passâmes plusieurs jours à déblayer le chantier, qui était bouleversé de fond en comble, raviné, creusé d’immenses entonnoirs atteignant jusqu’à 10 mètres de profondeur. La base inaugurée officiellement trois semaines auparavant était définitivement détruite.

Le 6 avril, les SS donnèrent l’ordre d’interrompre tout travail. Le 11 avril, le camp fut évacué, pendant que l’on entendait déjà, au loin, tonner les canons anglais.

Nous partîmes par la route, déguenillés, épuisés par la fatigue et la faim, en longues et lamentables colonnes de bagnards. Nous marchâmes quatre jours, de l’aube à la nuit tombante, presque sans nourriture. Nous arrachions par pleines poignées l’herbe au bord de la route ; nous la mâchions et la mangions pour nous soutenir.  Il faut marcher ou crever, disaient les SS. Nombreux furent ceux qui, défaillants et déjà à l’agonie, se laissaient tomber sur le sol, près du fossé, seul ou par petits groupes «pour mourir».

Le 14 avril dans l’après-midi, la colonne de bagnards était de retour au camp de Neuengamme. Mais le 17, les troupes anglaises approchaient. Nouvelle évacuation par le train dans des wagons à bestiaux. Le 19 avril, arrivée à Lübeck et descente à fond de cale dans deux grands bateaux ancrés dans la rade.

Alors commença la période la plus infernale de notre détention. La cale était réservée aux «parias» de la société concentrationnaire, c'est-à-dire les Russes et les Français. Les castes nobles, les caïds, Allemands et Polonais, occupaient l’entrepont. Sur le pont veillaient les sentinelles allemandes de la Kriegsmarine et les SS.

Nous passâmes des jours qui nous parurent interminables au fond de cette prison sinistre dans des conditions de vie atroces. La cale était grande, mais que l’on songe à l’immense troupeau parqué là : plus de 1 500 hommes.

Dès notre arrivée, quand on nous eut fait descendre tous, à coup de crosses et de bottes, dans cet espace sans air et sans lumière, chacun avait dû livrer une véritable lutte pour s’y faire une petite place : et chaque jour, du matin jusqu’au soir, la lutte reprenait, effrayante, ignoble.

Accroupis sur le plancher, mi-assis, mi-couchés, nous passions les jours et les nuits sans sommeil. L’un de nous essayait-il de s’allonger, à bout de forces et de souffle ? Aussitôt une demi-douzaine de bras et de jambes venait s’appuyer sur sa tête, sur son ventre, sur sa poitrine, si bien qu’il lui fallait se redresser en toute hâte pour ne pas être étouffé.

La cale restait hermétiquement fermée. Nul souffle du dehors ne pouvait y pénétrer. A demi nus, appuyés sur le coude ou adossés les uns contre les autres, la poitrine perpétuellement haletante, nous attendions. Quoi donc ? La délivrance rapide, à tout prix et n’importe comment, selon toute vraisemblance par la mort.

La soif nous torturait. Rien de comparable à celle, inhumaine déjà, dont nous avions souffert dans les wagons à bestiaux de Compiègne en Allemagne, sous le soleil torride de juillet 1944. A cette époque, nous étions relativement robustes, maintenant, nous nous sentions « finis », ou sur le point de « finir ». En ce temps-là, le mouvement du train faisait encore rentrer un souffle d’air par les fentes des wagons. Plus rien de pareil ici : c’était l’immobilité avant coureuse de la mort.

Quelques heures après notre arrivée dans la cale, une soif comme nous ne l’avions jamais connue jusqu’alors envahit nos gorges. Après quelques jours passés sans une goutte d’eau, nos bouches ne formaient plus qu’un amas gluant. Des camarades, déjà parvenus au bord de la  folie, travaillaient fiévreusement, avec leurs ongles ou de rudimentaires couteaux, à creuser des trous dans le plancher, parce que, disaient-ils, en dessous, il y avait de l’eau.

Beaucoup laissaient refroidir leur urine dans un récipient quelconque et la buvaient avidement, mais avec une affreuse contraction du visage et des frissons dans tout le corps.

La mort, insatiable, poursuivait sa vieille besogne, mais à un rythme sauvage, dans cette cave nauséabonde. Chaque matin, le plancher était littéralement jonché de cadavres, que les SS retiraient au cours de la journée avec des cordes. Tous ces corps portaient la même marque sur le visage entièrement décharné. Ce que l’on trouvait dans les yeux hallucinés restés grands ouverts, c’était toujours l’expression hagarde de la démence. Quelque chose d’horriblement amer contractait ce qu’on pouvait à peine appeler les traits de la face, parce que les muscles avaient disparu et qu’il ne restait plus que les os sous la peau flétrie ou boursouflée, jaune ou livide. Jamais jusqu’alors, l’idée du suicide ne s’était présentée à mon esprit, parce que j’avais toujours mis mes dernières forces à tenir, en dépit de nombreux exemples d’abandon.

Maintenant cette pensée devenait par moment une hantise : arriver jusqu’au pont, en montant les échelles de fer, à n’importe quel prix, par la ruse ou par la violence, dussé-je être abattu en chemin, et me jeter à la mer, dans cette mer baltique, houleuse , froide et hostile certes, mais souverainement belle comme toutes les mers, étancher ma soif brûlante dans ses eaux amères ; humer à pleins poumons, dans un suprême effort et pour la dernière fois l’air marin âpre et bon, m’abreuver jusqu’à l’ivresse quelques instants, et puis mourir, à la face de Dieu, en homme libre, et non pas mourir de soif et d’asphyxie au fond de cette lugubre fosse flottante où régnait déjà partout, dans tous les coins, l’odeur de la pourriture ; tel était le rêve fou qui m’obsédait.

Combien de temps allions-nous rester là ? Jusqu’à la « fin » ? Oui disait-on. Jusqu’à la fin resteraient là les deux grands bateaux ancrés dans la rade et remplis de prisonniers politiques, d’abord pleins à craquer, puis progressivement vidés par la mort… Ne plus partir de là, plus jamais ! C’était, dans nos pauvres crânes, le désespoir le plus profond, le plus absolu.

Contre toute attente, sans doute le 27 avril, fut donné l’ordre du départ. Les troupes anglaises approchaient. Les SS firent monter les prisonniers sur le pont pour changer de bateau.

Lorsque nous sentîmes sur nos visages le vent frais de la mer, je poussai, sans une seconde de réflexion, un cri intérieur formidable : « Sauvé ! Sauvé ! » Quelle joie que celle de sentir la vie reprendre et de quitter cette fosse pleine de cadavres, où les plus « forts » eux-mêmes n’étaient plus que des squelettes à demi-morts, accroupis dans la prostration de l’ultime détresse.

Le lendemain à Neustadt-en-Holstein, nouveau transbordement : les Allemands et les Polonais sur un paquebot de luxe, le Cap Arcona. Les Russes et les  Français furent transférés sur un vieux bateau, le cargo Alten.

Notre sort ne se trouvait amélioré en rien. Nous étions tous atteints de dysenterie et la mort continuait à sévir sans répit. Le matin du 3 mai, nous reçûmes la visite d’un infirmier qui venait distribuer du charbon de bois. Voulant aller vers lui je croisai un Kapo allemand : « Que veux-tu espèce de salopard (Du Drechschwein, du) ?» J’ai la dysenterie et voudrais demander un peu de charbon… Pour toute réponse, il me donna une gifle si violente que je titubai. C’est à peine si je pesais 40 kilos. « Voilà le meilleur remède » ajouta-t-il avec un ricanement de brute, et en m’enjoignant de regagner immédiatement ma place.

Une demi-heure après, l’on vit des hommes, comme par un mouvement spontané, monter par les échelles de fer jusque sur le pont. Nous suivîmes, les uns après les autres, sans espoir d’une amélioration quelconque, car l’habitude de la souffrance, la faiblesse et la maladie avaient fini, depuis longtemps, par nous plonger dans une sorte de perpétuel état d’inconscience. Rien ne pouvait nous étonner. Nous nous attendions au pire. Un mouvement se dessinait-il ? L’on suivait sans demander pourquoi. Mais quelle surprise en arrivant sur le pont ! Plus un seul soldat, plus un SS. Nos camarades Russes étaient en train de défoncer les tonneaux de rutabagas en conserve, d’ouvrir à coups de couteau les sacs de farine entassés. Nous fîmes de même, machinalement. A qui mieux mieux, nous fourrions dans nos bouches des tranches de rutabagas salés et des poignées de farine noirâtre.

Pas la moindre trace de surveillance. Que s’était-il passé ? Nous regardions tout étonnés par-dessus bord, quand soudain, au tournant de la route, nous vîmes déboucher sur le quai, en courant, des soldats étranges, en uniforme kaki, comme on n’en avait jamais vus, depuis si longtemps.

Puis un cri, un seul cri : « les Anglais ». Et ce fut l’explosion d’une joie touchant à la folie. L’on s’embrassait, l’on se donnait des coups formidables, sur les épaules, dans le dos. Comment pouvait-il nous rester tant de force ? Nous gagnâmes rapidement la rive, en nous laissant glisser le long des amarres, et nous nous dispersâmes par petits groupes le long de la route, sans gardien, sans cordon de sentinelles, sous le ciel libre, dans la griserie d’un jour de mai.

Nous marchions sur la route et vîmes une bouche d’eau. Nous nous précipitâmes. J’en bu avidement plusieurs litres, presque d’un trait. Partout, pêle-mêle, des uniformes entassés, des gamelles, des pistolets, des fusils. Des colonnes de soldats allemands désarmés passaient sans arrêt sur la route. Ceux-là prenaient, à leur tour, le chemin de la captivité.

Des camions anglais arrivaient sans cesse, et les tommies nous lançaient des boîtes de conserves, du pain blanc, des cigarettes. Toutes les boutiques, épiceries, cantines étaient livrées à un pillage systématique, où excellaient surtout nos camarades Russes qui s’étaient promptement saisis des armes trouvées sur leur chemin. Des jeunes filles, des femmes en guenilles, ouvrières civiles des nationalités les plus diverses, couraient éperdues et suppliantes en quête de nourriture.

Cette ivresse et ce délire durèrent jusqu’au soir où nous apprîmes une effrayante nouvelle, l’étendue d’une terrifiante catastrophe à laquelle, sans le savoir, nous avions échappé par un hasard inouï.

Une heure avant l’arrivée des Anglais, sur les cinq bateaux ancrés dans la baie et tous bondés de prisonniers politiques, trois, parmi lesquels le Cap Arcona, avaient été bombardés très violemment. Ils avaient coulé en l’espace de quelques minutes. Presque tous les prisonniers se trouvant à bord périrent, noyés dans les cabines ou à fond de cale. Quelques rescapés se jetèrent à l’eau. Ils nagèrent désespérément vers quelques canots mis à flots mais réservés aux soldats et marins allemands. Ceux-ci avaient refusé de les accueillir. Une centaine environ qui, par chance invraisemblable, étaient parvenus jusqu’au rivage, avaient été fusillés séance tenante par les SS.

Un des très rares rescapés, un Français, s’était joint à nous et nous racontait les détails de la monstrueuse catastrophe. Au fond de notre cargo, épargné, on ne sait pourquoi, par manque de temps sans doute, et aussi parce qu’il était relativement petit, très sale et ancré assez près du quai, nous n’avions même pas entendu, dans l’engourdissement profond de notre détresse, le bruit des explosions.

Combien était petit le nombre de nos camarades rescapés ! De tout le convoi de 800 français qui, en août 1944, étaient arrivés à Bremen-Farge, nous nous retrouvions à peine une quinzaine.

En fait, c’est une erreur tragique des aviateurs Anglais qui, croyant à des bateaux remplis de soldats Allemands, bombardèrent les navires.

J’étais malade à en mourir. Je fus transporté dans un hôpital allemand et soigné par des infirmières et des médecins allemands. Ces gens-là nous détestaient ; ils ne pouvaient se faire à l’idée que leur Allemagne, si grande et invincible était réduite à néant. Combien ils auraient préféré voir morts tous les rescapés des camps de concentration nazis. Ils s’appliquaient à nous le faire sentir. Les infirmières venaient nous réveiller au milieu de la nuit pour prendre notre température. Il leur arrivait souvent de donner des médicaments prescrits pour l’un d’entre nous à un voisin de lit ou à un camarade de chambre. Les cas de décès furent nombreux.

Au bout de huit jours, le médecin nous déclara, quelques camarades et moi en état de quitter l’hôpital. Pouvant à peine tenir sur nos jambes, nous réussîmes à rejoindre un camp de travailleurs civils français.

Enfin, une semaine plus tard des camions de la Croix-Rouge nous amenèrent à Lille. J’avais la fièvre, une fièvre brûlante de 41 degrés. Mais au moins j’allais mourir sur la terre de France. Je fus immédiatement transporté à l’hôpital. Une fièvre typhoïde se déclara qui se compliqua subitement d’un collapsus cardiaque, mortel dans 80% des cas. Je tombai dans un coma profond, mais après quinze jours d’inconscience presque totale et d’un délire incessant, contre toute attente, à la surprise générale, je revins lentement à la vie. Mais la grande tragédie est pour moi comme si elle datait d’hier. Elle est restée vivante en ma mémoire comme une vision hallucinante de l’enfer.

François Hochenauer est Sablais depuis de nombreuses années. Après sa guérison il devint professeur de français au Lycée Savary de Mauléon. Il fut longtemps le porte-drapeau de l’Amicale Sablaise des Déportés. Aujourd’hui, il ne peut guère sortir de sa maison, son état de santé le clouant au lit.

Nous avons voulu, sur cette fiche destinée aux Archives municipales, reprendre les extraits du récit paru sur le livre blanc de l’Amicale Sablaise des Déportés. Qui aurait pu, mieux que François Hochenauer, décrire le terrible calvaire subi par lui, il y a quelque soixante années.

(1) source livre mémorial des Déportés de France

(2) extraits du récit de François Hochenauer - Livre blanc N°1