Emmanuel Garnier

Emmanuel Garnier est né le 29 novembre 1894 aux Sables-d’Olonne. Avec son épouse Louise, il tenait une épicerie rue Napoléon, mais en même temps il était marin, et quel marin ! Inscrit maritime à l’âge de 11 ans, Emmanuel est reçu premier avec les félicitations du jury au brevet de patron de pêche en 1909, à l’âge de 15 ans.

Mobilisé en 1914, il est embarqué en qualité de quartier-maître timonier sur La Provence, et deviendra second maître, puis Premier maître, grade très élevé pour un jeune appelé de l’époque. Il fera toute la guerre sur ce bâtiment de la Royale qui fait partie de la flotte française chargée de bloquer la flotte autrichienne dans l’Adriatique.

L’armistice étant signé, on lui confie le commandement du dragueur de mines Campinas pour faire le dragage de mines en Adriatique pendant un an.

De retour aux Sables-d’Olonne, il se marie. Mais l’épicier de la rue Napoléon est surtout un marin. Avec son père, il fera construire le bateau de pêche Jean Jaurès qu’il commandera jusqu’en 1926. Cette année là, il devient président du syndicat des marins pêcheurs. N’oublions pas qu’à cette époque, les Sables-d’Olonne est le premier port sardinier et le second port thonier de France. Garnier avait obtenu, quelques mois avant, son Brevet de Commandant de Commerce et était devenu pilote du port des Sables le 28 juin 1926.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Emmanuel Garnier est donc pilote du port mais il est aussi président du Syndicat des marins pêcheurs du littoral atlantique. Il prend le commandement de la batterie côtière de Chef-de-Baie qui couvre l’entrée du port de La Rochelle.

(1) Il est démobilisé en 1940 et devient président national du Comité du thon et du Comité de la sardine.

Sa notoriété est telle, que l’amiral Darlan le convoque à Vichy et lui demande d’user de son autorité près des marins pêcheurs de la côte atlantique afin que ceux-ci ne rejoignent pas l’Angleterre avec leurs bateaux.

Emmanuel Garnier ne cache pas sa surprise et oppose à Darlan un net refus : je n’accepterai jamais la défaite. Il ne semble pas que Darlan ait tenu rigueur de la franchise et du ton direct du pilote sablais.

Cette entrevue et la réponse d’Emmanuel Garnier marquent le départ de son action dans la résistance à l’occupant. Il va en payer le prix fort.

En 1942, le directeur de l’Inscription maritime de Nantes, qui est aussi un ami intime de Garnier, lui propose une mission de renseignements au profit de Londres, il s’agit d’un travail de première importance : relever et décrire tous les points de la défense allemande de la Loire à la Gironde et signaler toutes les possibilités de débarquement sur la côte.

Pour ce faire, avec la complicité de l’Inscription Maritime, Garnier est officiellement chargé d’étudier l’implantation d’écoles d’apprentissage maritime sur le littoral, ce qui lui permet d’avoir une voiture, un chauffeur, et surtout un « ausweis » de l’occupant l’autorisant à circuler. Il lui faut un an pour mener cette action à terme, mais la moisson est abondante  et particulièrement appréciée.

Londres, qui ne tient pas à ce que son agent soit victime des services de contre-espionnage allemand, lui propose de le transférer en Angleterre par un Lysander spécial, Garnier a un fils de seize ans, il demande de l’emmener avec lui. Refus des services anglais.

Néanmoins Emmanuel Garnier continue le combat. Son nouveau rôle : favoriser l’infiltration de cadres amenés sur la côte par sous-marin et chargés de mission pour aider les réseaux de résistance ou créer d’autres réseaux. Il transfèrera ainsi un jeune  officier  polonais qui, des Sables-d’Olonne, rejoindra la Résistance polonaise après avoir traversé la France occupée puis l’Allemagne.

Mais le filet se resserre. Il est surveillé de si près que les Allemands finissent par enlever les gouvernails de ses deux bateaux. Londres s’en émeut et lui propose de nouveau de l’emmener en Angleterre. Mais il est déjà trop tard.

Sur lettre rédigée par un certain monsieur « Y » dénonçant Garnier comme un « communiste révolutionnaire saboteur de la révolution nationale voulue par le Maréchal Pétain et ardent agent de renseignements de Londres », une perquisition à son domicile, 15 rue Napoléon, est faite par la Gestapo. Il est arrêté le 7 avril 1944 et présenté au commandant allemand Arken avec lequel il avait déjà eu plusieurs confrontations très dures.

Emprisonné à la prison de Pierre Levée à Poitiers, il subit des interrogatoires avant d’être transféré à la prison de Fresnes en région parisienne pour subir de nouveaux interrogatoires.

Garnier devait déjà être bien diminué physiquement lorsqu’il fut conduit au camp de Compiègne-Royallieu avant son transport vers l’Allemagne. Tous ceux qui ont subi ce genre d’épreuves peuvent témoigner de la cruauté avec laquelle elles étaient exercées.

Emmanuel Garnier partira du camp de Royallieu le 2 juillet 1944  en direction de Dachau. Ce sera l’un des derniers transports partant de ce camp, il y en aura un autre le 13 juillet et un dernier le 28 juillet.

Mais ce transport parti le 2 juillet et arrivé le 5 juillet à Dachau est le plus important qui ait jamais quitté Compiègne et reste tristement célèbre sous le nom de train de la mort.

(2)

Effectif recensé

2162

hommes
Décédés durant le transport  530 24,5%
Décédés et disparus en déportation 574 26,6%
Rentrés de déportation 947 43,8%
Situations non connues  111 5,1%

 

Ce transport est le cinquième parti de France après le débarquement de Normandie. Le dimanche 2 juillet 1944, vers 9 heures 15, le train s’ébranle sous une légère bruine en direction de l’Allemagne. Dans chacun des 22 wagons, les nazis ont entassé une centaine d’hommes.

Avant Soissons, le soleil fait son apparition et la chaleur envahit rapidement les wagons, d’autant plus que le train roule lentement et observe des arrêts fréquents. A 11heures 05, le sabotage de la voie l’oblige à stopper au niveau de Saint-Brice, quelques kilomètres avant Reims.

Le train reprend sa route après 3 heures d’arrêt sous un soleil de plomb, il s’immobilise ensuite une première fois en gare de Reims. La chaleur, le manque d’eau et l’asphyxie sont déjà à l’origine d’une centaine de décès.

Le convoi repart vers 15 heures 10, mais, après un court trajet, un sabotage est à l’origine du déraillement de la locomotive au niveau de l’aiguillage de Bétheny. Les wagons sont ramenés par un tracteur de manœuvre en gare de Reims, sur une voie de garage où ils stationnent en plein soleil en attendant le relèvement de la locomotive.

Les morts se succèdent pendant ce long arrêt alors que la chaleur est devenue suffocante. Dans certains wagons, les hommes, poussés par la folie, s’entretuent.

Enfin vers 20 heures, le train reprend sa route vers l’Est. Le 3 juillet, en fin de matinée, le transport s’arrête à Revigny, à quelques kilomètres  au nord-ouest de Bar-le-Duc.

Les cadavres de la veille commencent à se décomposer et les Allemands décident d’ouvrir les portes. Ils font descendre les survivants et en désignent quelques uns pour enlever les corps et les transporter dans des wagons libérés à cet effet.

Les agonisants sont achevés d’une balle dans la tête.

Les détenus sont regroupés dans d’autres wagons et le train quitte Révigny vers 15 heures. Les scènes de violence se poursuivent et le calme ne revient qu’en soirée alors que le convoi franchit la Moselle et s’arrête vers 21 heures 30 en gare de Novéant, devenue gare-frontière depuis l’annexion de fait de l’Alsace-Moselle.

Les Allemands comptent alors les 450 cadavres dont la plus grande partie a péri lors de la première journée du trajet.

Le 4 au matin, le train quitte Novéant vers 7 heures 15 en direction de Sarrebourg où il s’immobilise en fin de matinée. Des infirmières allemandes s’avancent pour distribuer de la soupe et de l’eau, mais les SS interrompent brutalement le ravitaillement et ordonnent le départ.

Le train arrive en gare de Dachau le 5 juillet vers 15 heures. Une heure et demie plus tard, les survivants font leur entrée au camp de concentration de Dachau alors que les corps sans vie sont retirés du train, puis transportés directement au crématoire sans être enregistrés.

Emmanuel Garnier a péri dans ce train de la mort.

En juillet 1945, le Ministre de la Marine a remis à madame Garnier la Croix de Chevalier de la Légion d’honneur attribuée à son mari à titre posthume. La Marine Marchande donna le nom de « Pilote Garnier » à l’un de ses navires.  Un des quais du port des Sables porte le nom d’Emmanuel Garnier. Une plaque rappelle son souvenir à l’entrée de la coopérative maritime. Plusieurs bateaux de pêche ont porté le nom d’Emmanuel Garnier.

(1) sources Louis Emmanuel Garnier  Bulletin Olona 1984  et Mon devoir de Mémoire Jean Pierre Brunet août 2004

(2) source Livre Mémorial des Déportés de France

Autres sources Journal des Sables avril 2004 et archives de l’Amicale Sablaise  des Déportés.