Albert Roy

Albert Roy né le 20 mai 1914 à Chaillé-les-Marais (85). En 1940, il est gendarme à Evian. Il ne supporte pas la défaite. Ses ennemis : Vichy, les Allemands, les Italiens. D’abord les Italiens qui occupent la Haute-Savoie, puis les Allemands qui occupent à leur tour la région. En 1943, il entre en contact avec la Résistance et devient agent de renseignement FTP (Francs Tireurs Partisans) dans la brigade d’Evian.

Maurice Flandin avait le commandement du bataillon FTP. Ferrero Tavanti était chef de la compagnie de Thonon, René Picot commandait la compagnie d’Evian. Jusqu’en décembre 1943, seules ces trois personnes connaîtront l’activité d’Albert Roy. Il donnait des renseignements sur les collaborateurs et les miliciens, fournissait les itinéraires des services de la gendarmerie afin de faciliter les opérations FTP. Il remit l’une de ses tenues de gendarme à l’un des agents FTP, Jean Guillozet, pour lui permettre ses déplacements.

Lorsque que les Allemands occupèrent la Savoie en septembre 1943, les accrochages entre les groupes FTP et les miliciens devinrent plus fréquents et très meurtriers. Dans son récit du Livre Blanc n°2 de l’amicale, Albert Roy écrit :

Il faut avoir vécu à Evian à cette époque pour comprendre l’état d’esprit des résistants et des collaborateurs et  la haine farouche qui les opposait. C’était une guerre à mort, de nombreuses familles ont été décimées, tant d’un côté que de l’autre. Les atrocités des sections de tueurs FTP faisaient suite à celles des miliciens : le meurtre du milicien Tréboux, tué dans son lit par son camarade de classe.

En tant que gendarme, je devais faire le constat, 27 traces de balles dans la tête et le tronc, la cervelle avait jailli sur le mur et le chien léchait ce qui coulait sous le lit. L’incendie d’une ferme d’un milicien à Vinzier, les maquisards avaient tiré sur tous ceux qui voulaient apporter de l’aide ; les vaches avaient été tuées à coups de mitraillette près de la fontaine. Il avait neigé lorsque nous sommes arrivés pour la perquisition, les vaches étaient enflées et des corbeaux commençaient à les manger par l’anus où il y avait déjà un trou gros comme un ballon. On se serait cru en Russie à la retraite des troupes de Napoléon telle que les gravures nous le rapportent.

Cette autre famille, encore de Vinzier, exterminée, y compris un enfant de un an ; les intervenants avaient même fait leur besoin dans un bidon de lait.  Les sections de tueurs des « diables rouges FTP » en multipliant les représailles et les exécutions sommaires n’ont fait que renforcer les mailles du filet qui se refermaient sur tous les résistants de la région. Les meurtres étaient si nombreux des deux côtés que le Parquet ne se déplaçait même plus et nos procès verbaux de constat pas plus importants que pour une simple contravention. Les chefs FTP avaient perdu le contrôle de la section des « Diables Rouges ».

Début janvier 1944, René Picot, de plus en plus traqué, doit s’enfuir. Il cède sa place à Jean Guillozet. Ce dernier n’a que 19 ans, il est téméraire et inexpérimenté. Les exécutions de miliciens, les cambriolages de mairies et de bureaux de tabac se succédant, les mailles du filet tendues par les miliciens se resserrent. Jean Guillozet  d’Evian et Ferrero Tavanti de Thonon sont arrêtés ainsi que d’autres membres des FTP. (Tavanti sera fusillé le 8 mai 1944 à Annecy).

Albert Roy est arrêté  le 28 février 1944 par le commissaire Dumonteil et conduit à la prison de Thonon où d’autres membres du groupe FTP viennent le rejoindre dont une adjointe de René Picot. (Picot sera arrêté par les Allemands un peu plus tard et fusillé en mai 1944).

Parmi les membres FTP de la prison : le secrétaire de police d’Evian, un  inspecteur et un agent de police, deux charcutiers, le père et le fils, et un postier.

Le 5 mars 1944, les détenus sont transférés à la prison d’Annecy.

Extrait livre blanc°2 : La vie dans cette prison de la Milice était infernale. A partir de 9 heures, l’inquiétude nous tenaillait ; à chaque instant les inspecteurs venaient chercher quelqu’un pour les interrogatoires. Comme notre cellule était la première en arrivant et que les inspecteurs ne savaient jamais où se trouvait le détenu à interroger, ils y entraient automatiquement et se présentaient toujours avec un ou deux revolvers dans les mains ou avec un nerf de bœuf et une barre de fer ; malheur à celui qui, fatigué, se trouvait allongé sur la paille, il était roué de coups jusqu’à ce qu’il puisse se relever. Et cela continuait sans interruption jusqu’à minuit ou une heure du matin. Le plus terrible se passait après 21 heures  lorsqu’ils étaient tous ivres.

Tous les inspecteurs qui ont œuvré dans cette prison se sont conduits comme des sauvages. Je ne me souviens plus de leurs noms sauf de celui qui était le plus cruel, le commissaire Durand. Le système le plus souvent employé consistait à coucher le détenu à plat ventre sur une table, le pantalon enlevé, les mains attachées aux pieds de la table, un morceau d’étoffe dans la bouche, l’inspecteur assis sur les jambes du détenu ; deux miliciens, de chaque côté de la table, frappaient, avec un nerf de bœuf ou une barre de fer sur les fesses ou les cuisses jusqu’à ce qu’ils obtiennent des aveux ou jusqu’à l’épuisement et l’évanouissement de la victime.

J’ai échappé à ces interrogatoires, mais les camarades qui les ont subis ne pouvaient plus marcher à leur retour. Depuis leurs genoux jusqu’aux reins la peau était noire et tuméfiée, ou bien la peau n’avait pas résisté et le sang coulait. Aucun soin ne leur était donné. Nous les soignions comme nous pouvions afin d’enlever des parties de vêtement adhérant aux blessures. Notre camarade Fernand Crozet, garde-champêtre à Forens, était dans un piteux état à son retour de la chambre de torture, il avait les fesses en sang et de grosses plaies produites par des brûlures de cigarette.

Moins d’une heure après, ils sont venus le rechercher. Malgré ses blessures, ils l’ont relevé à coups de pied et de nerf de bœuf. Au cours de la nuit, nous avons dû le veiller, il n’urinait que du sang et nous devions le soutenir pour l’emmener au WC . Plus de deux mois après, il était encore soigné à l’infirmerie de la prison Ce camarade n’est pas revenu de sa déportation en Allemagne. Pour leur obstination à ne rien avouer, plusieurs camarades sont restés quinze à vingt jours les menottes aux poignets jour et nuit, les mains liées derrière le dos, nous devions les alimenter nous-mêmes.

Notre camarade Colombo, après plusieurs séances de torture a été contraint d’imiter certains oiseaux, de marcher à quatre pattes et de simuler d’uriner comme un chien sous les rires des tortionnaires.

Deux camarades sont morts pendant mon séjour dans la prison de la Milice, le premier, 12 jours après une séance de torture. Le deuxième, du nom Daujourdhui, originaire d’Annecy, n’a survécu que deux jours, il avait les fesses et les reins dans un état horrible ; la semaine précédente, alors qu’il était détenu à la caserne Desaix d’Annecy, on l’avait déjà torturé, attaché par les parties sexuelles et traîné sur le sol.

Albert Roy fut transféré le 24 avril de la prison de la Milice à la Maison d’arrêt d’Annecy avant d’avoir subi un interrogatoire. Le 26 avril 1944, une tentative d’évasion est projetée, puis reportée au 28 avril, mais lorsque les détenus maîtrisent l’un des  gardiens, ce dernier a le temps de frapper fortement sur une porte avec ses clés. Quelques instants plus tard un nombre important de gendarmes, gardes mobiles et miliciens interviennent et la révolte est réprimée. Les prisonniers sont enchaînés deux par deux et conduits à la prison  Saint-Paul de Lyon.

Le 26 mai 1944, pendant un bombardement de Lyon par les avions alliés, les prisonniers enfoncent les portes de leurs cellules pour s’enfuir, mais les gardiens contiennent la révolte et entassent les prisonniers dans les cellules dont les portes ne sont pas démolies. La nuit suivante, nouveau bombardement, les portes des cellules ne résistent pas et les prisonniers se rendent maîtres de la prison. Les coups de feu éclatent tirés par les gardes mobiles qui sont dans la rue, impossible de sortir.  La mutinerie est de nouveau réprimée.

Le 29 juin, Albert Roy et ses camarades sont conduits à la gare. Direction : Dachau

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Effectif recensé du transport  720 hommes
Décédés et disparus en déportation 299 41,5%
Rentrés de déportation 352 48,9%
Situations non connues   69 9,6%

Ce transport est le résultat d’un accord passé entre les autorités allemandes et Vichy suite à la mutinerie de la prison Saint-Paul. Cet important centre de détention regroupait alors près de 1.500 personnes arrêtées dans la région.

Le train arrive à Dachau le 2 juillet 1944 en fin d’après-midi. Les déportés sont utilisés dans des sites produisant pour l’économie de guerre du Reich. 164 sont dirigés vers le camp de Flossenbürg et la presque totalité est envoyée au kommando de Leitmeritz, au nord-ouest de Prague. 64, au moins, font partie d’un convoi pour Mathausen. D’autres vers le camp du Stutthof, près de Dantzig et dans une vingtaine de Kommandos dépendant du camp de concentration de Dachau.

Albert Roy et plusieurs de ses camarades font partie du Kommando de Kempten, en Bavière

Le 26 avril 1944, les troupes alliées sont près de Kempten. A 20 heures les détenus de Kempten sont rassemblés par groupes de 120 encadrés par des SS et des soldats âgés.

Albert Roy s’échappe du groupe avec son camarade Grosbel. Le 28 avril 1944, ils pénètrent dans un village où se trouvent déjà des soldats américains.

Il n’arrivera que le 12 mai à Paris et le 14 mai à Evian. Malade, il part en convalescence dans sa famille à Chaillé-les-Marais. Puis il reprendra du service, en novembre 1945, à la gendarmerie des Sables-d’Olonne.

Extrait livre blanc n°2 : Le retour en France me laisse un sentiment mitigé. J’ai dû interrompre ma carrière militaire après 15 ans de service. J’étais marqué à l’encre rouge comme ancien FTP. Pour la haute administration de la gendarmerie, un ancien FTP ne pouvait être que communiste et interdit de concourir pour un grade dans la gendarmerie. De l’autre côté, n’étant pas un adhérent communiste, bien qu’ancien FTP, je ne pouvais rien attendre des structures mises en place par le Parti lorsqu’il a un moment partagé le pouvoir dans la haute administration.

Albert Roy habite encore aux Sables d’Olonne. Après en avoir été l’un des fondateurs, il fut de nombreuses années secrétaire et trésorier de l’Amicale Sablaise des Déportés. Il en est aujourd’hui le président d’honneur.

Albert Roy est chevalier de la Légion d’Honneur, Médaille Militaire, Croix de Guerre avec Palme, Médaille de la Résistance Française, Médaille de la France Libérée, Croix du Combattant, du Combattant Volontaire, du Combattant Volontaire de la Résistance, Médaille de la Déportation, Médaille Commémorative 39/45.

(1) Sources Livre Mémorial des déportés de France                                       

et archives Amicale Sablaise des Déportés