Les fusillés de Saint-Michel-en-l’Herm

Le refus du Devoir de Mémoire

En 1941, la RAF bombarde les ports de l’Atlantique qui servent de bases à la flotte allemande. Des avions anglais sont abattus. Des aviateurs sautent en parachute. Ils sont souvent recueillis et cachés par des habitants de la côte. Les autorités allemandes placardent des affiches : Toute personne recueillant et cachant des aviateurs anglais sera fusillée sur place.

Le 24 juillet au matin, la R.A.F. effectue un raid sur La Pallice qui abrite le cuirassé allemand «Scharnhost» Bombardement effectué suite aux renseignements codés adressés par le réseau Notre-Dame de Castille du Colonel Rémy. Cinq appareils anglais sont abattus. Deux aviateurs anglais, les lieutenants Finlayson et Mac Leod sautent en parachute. Ils sont recueillis et cachés dans un abri réalisé avec du foin par le fils Neau de Saint-Michel-en-l’Herm. Ce dernier va prévenir son père Fernand Neau qui revient avec sa fille Rose pour servir d’interprète.. Ils rencontrent près du lieu de refuge Alphonse Gouraud qui se propose de les dissimuler dans sa charrette à foin et qui les emmène, la nuit tombée, au domicile de Fernand Neau dans une cache qui semble plus sûre et plus appropriée que l’abri initial.

La Felgendarmerie de Fontenay-le-Comte met en place des barrages et des contrôles dans la commune. Le maire est soumis à la pression des autorités allemandes au café Pilnière où il a été convoqué. Dans l’après-midi du 24 juillet, il fait savoir à la population, par son de caisse, (tambour municipal) de faire connaître à la mairie tous les renseignements possibles sur les fugitifs.

Cela ne traîne pas. Le 25 juillet, à cinq heures du matin, les soldats allemands font irruption chez Fernand Neau. Les aviateurs anglais sont capturés. Fernand Neau, son fils, sa fille Rose ainsi qu’Alphonse Gouraud sont arrêtés.. Le maire qui se trouvait en otage au café Pilnière sera relâché quelques jours plus tard.

Il est vrai qu’une pétition signée du maire, du premier adjoint et d’une cinquantaine d’habitants de la commune est envoyée à la Kommandantur de la Roche-sur-Yon, dans laquelle ils déclarent ne s’être nullement solidarisés avec Neau dans son geste d’héberger les aviateurs Anglais.

Cette lâcheté collective initiée par les élus de la commune, appuyée et confirmée par une lettre du premier adjoint adressée au préfet de Vendée le 8 août 1941, dans laquelle ce dernier essayait de disculper Gouraud, tout en chargeant Neau en demandant qu’il subisse les conséquences de son acte, est un épisode honteux et significatif de la couardise et de la peur d’une population qui n’hésitait pas à sacrifier un habitant de leur commune pour tenter d’obtenir une tranquillité relative, attitude pouvant aller jusqu’à une collaboration active avec les autorités allemandes.

Les deux Anglais sont dirigés vers des camps de prisonniers de guerre en Allemagne. Le fils Neau sera libéré le 12 novembre 1941, Rose Neau en février 1942. Fernand Neau et Alphonse Gouraud seront fusillés au Mont Valérien le 6 février 1942.

L’abbé Stock, aumônier allemand des prisons, relate, dans son journal de guerre «L’aumônier de l’enfer» la fin des deux vendéens. Alphonse Gouraud qui s’était cassé la jambe dans une tentative d’évasion mourut attaché au poteau d’exécution. Fernand Neau affronta la mort avec courage, refusant de se faire bander les yeux.             

Rose Neau, qui habite aujourd’hui Montpellier, a demandé, au maire de Saint-Michel-en-l’Herm, d’honorer la mémoire de son père en donnant son nom à une rue ou en érigeant une stèle. Refus du maire et délibération du Conseil Municipal en date du 12 avril 2002 confirmant ce refus : « considérant que les élus du Conseil Municipal qui a suivi les faits, avaient décidé de ne pas attribué de nom de rue à un martyr en particulier.

Je ne sais pas si les élus du Conseil Municipal qui a suivi les faits étaient les mêmes que ceux qui avaient signé la honteuse pétition de 1941, mais que les élus d’aujourd’hui s’appuient sur une telle délibération pour refuser d’honorer la mémoire de Fernand Neau, fusillé au Mont Valérien, croix du combattant volontaire, croix de guerre avec palme, chevalier de la Légion d’honneur, diplôme de reconnaissance du  Gouvernement Britannique, s’apparente à un soutien aux signataires de la pétition de 1941.

Rose Neau a demandé à l’Amicale Sablaise des Déportés d’intervenir auprès du maire de Saint-Michel-en-l’Herm. J’ai écrit plusieurs fois au maire afin que la Municipalité fasse au moins ce geste de réparation qui s’imposait. Après plusieurs courriers sans réponse, j’ai enfin obtenu le 3 mai 2003, après avoir rendu cette affaire publique lors d’une conférence de presse, une lettre confirmant le refus de 2002, je cite : «Ne trouvant aucune raison pouvant se prévaloir de l’intérêt général qui m’inciterait à aller à l’encontre de décisions prises à l’unanimité des votes dans le respect des procédures démocratiques».

L’amicale sablaise a de nouveau envoyé des courriers restés sans réponse et enfin, le 29 juin 2005, nous avons reçu une lettre d’un cabinet d’avocats de la Roche-sur-Yon demandant que l’on cesse d’importuner le maire de Saint-Michel-en-l’Herm et confirmant le refus municipal d’honorer la mémoire de Fernand Neau.

Marcel Hordenneau

(afin d’apporter un éclairage complet sur la lamentable attitude de la Municipalité de Saint-Michel-en-l’Hem, texte de la lettre du 8 août.1941 adressée au Préfet)

Mairie de Saint-Michel-en-l’Herm – Vendée – le 8 août 1941

L’adjoint au maire à Monsieur le Préfet de Vendée à la Roche-sur-Yon

J’ai l’honneur de porter à votre connaissance, pour les besoins de votre information, les faits suivants qui se sont déroulés à Saint-Michel-en-l’Herm, entre le 24 juillet et le 4 août 1941, faits qui ont abouti au départ du maire de la commune emmené par les autorités allemandes avec quatre de ses administrés.

Le 24 juillet dans l’après-midi, un combat d’avions eut lieu dans la région de la Rochelle et l’un deux fut touché mortellement. De cet avion anglais, comme nous le sûmes plus tard, deux parachutistes sont venus tomber vers la pointe de l’Aiguillon, où, actuellement un groupe de travailleurs procède à la réfection d’une digue en terre.

La descente des parachutistes fut assez vite connue du bourg, aussi les gendarmes de la brigade locale ont téléphoné à leur capitaine de Fontenay-le-Comte, qui, à son tour, en informa la Felgendarmerie de l’arrondissement.

Vers 18 h., un premier groupe, d’une vingtaine de militaires allemands, vint à Saint-Michel pour procéder aux recherches de concert avec la gendarmerie locale et les militaires allemands frontaliers stationnés à l’Aiguillon-sur-Mer. Vers 20 h., un deuxième groupe, d’une centaine de militaires allemands, est venu se joindre au premier pour participer aux  recherches, tant sur les lieux de la descente des parachutistes que dans le bourg où des barrages furent organisés.

Le maire, M. Bodin, fut mandé d’urgence vers 12h30 et fut prié de faire savoir à la population michelaise qu’il convenait de faire connaître à la Mairie la présence des dits parachutistes en un lieu quelconque de la commune.

Cet avis fut annoncé à son de caisse dans les formes habituelles, comme le fut votre avis du 5 juillet dernier dès réception, et qui, de plus, fut affiché sur le mur de la Mairie où il se trouve encore. Je précise que cet avis fut annoncé plusieurs fois à son de caisse, en temps utile, suivant vos dernières instructions.

Revenu vers 21 heures, les militaires allemands qui étaient allés sur les lieux de la descente des parachutistes continuèrent leur enquête dans le bourg, sans demander d’autres concours, et prièrent le Maire de se tenir chez lui à leur disposition. Vers 22h30, il fut mandé de nouveau, au café Pilnière cette fois où il devait rester jusqu’à la fin de l’enquête, soit vers 7h30 du matin.

Des conversations engagées entre les autorités allemandes et le Maire, il résulta que les ouvriers travaillant à la réfection de la digue, sis près de la pointe de l’Aiguillon, pouvaient seuls fournir des renseignements utiles.

C’est ainsi que M.M.Richard, Millet et Gaudin, respectivement Directeur, Contrôleur et Chef d’équipe des travaux furent priés de venir au café Pilnière donner les renseignements qu’ils pouvaient avoir sur l’objet de l’enquête. Ces Messieurs, interrogés par les militaires allemands, sur la demande de ces derniers, donnèrent la liste des hommes occupés sur le chantier.

A l’issue de ces interrogatoires, des visites domiciliaires furent faites par les militaires allemands au domicile d’un nommé Rabillard et d’un nommé Neau, sans parler de celles qui eurent pu être faites par ailleurs et dont je n’ai pas entendu parler.

C’est au domicile de Neau que les deux parachutistes Anglais furent découverts cachés dans un lit, et où, autant que je sache, ils furent découverts sans autre mal. Ces derniers furent conduits, à leur tour,  au café Pilnière, ainsi que Neau, leur hôte d’un moment, aux fins d’interrogatoires, soit vers 5 h. du matin.

Les parachutistes Anglais furent emmenés vers une destination inconnue, vers les lieux d’atterrissage dit-on, pendant que Neau était arrêté et emmené dans une voiture allemande vers Fontenay-le-Comte, avec son fils.

Ces derniers faits se sont passés le 25 juillet vers 7h30 du matin . comme dit ci-dessus, heure à laquelle le Maire et les témoins de la nuit furent rendus à leurs occupations.

Le lendemain 26 juillet, pour des raisons que j’ignore, les militaires allemands revinrent à Saint-Michel pour y arrêter un nommé Gouraud et l’emmener à son tour, ainsi que son fils Michel âgé de 15 ans. Quelques jours plus tard, un nommé Brard, laitier, fut interrogé à son tour par les militaires allemands, pendant que les jeunes Neau et Gouraud étaient rendus à leur famille. Seuls, Neau père et Gouraud père restaient détenus.

Pour compléter ce qui précède, je crois devoir signaler que le Capitaine de gendarmerie de Fontenay-le-Comte est venu sur place, pour assister à une partie de l’enquête, puisqu’il a dû être présent jusque vers 3 heures du matin  dans la nuit du 24 au 25 juillet. C’est pourquoi, ni le Maire ni moi n’avons cru devoir vous informer directement. Dans les jours qui suivirent, vers le 31 juillet, je crois, Mme Gouraud est venu demander au Maire, puisque, disait-elle, les autorités de la Felkommandantur l’en avaient priée, de bien vouloir signer une pétition pouvant aider à la libération de son mari.   

Cette pétition signée du maire, de moi-même, de Mme Leroux, conseillère municipale, et d’une cinquantaine de personnes, était libellée à peu près comme suit : «Les soussignés déclarent que la population de Saint-Michel ne s’est nullement solidarisée avec Neau dans le geste d’héberger les aviateurs Anglais. Ils prient les autorités allemandes de considérer que, à la suite d’un procès récent dans lequel Gouraud avait fait condamner Neau, ils étaient restés en mauvais termes, ce qui rend peu vraisemblable leur collusion dans cette affaire. En outre, Gouraud est un père de famille de trois enfants qui ne paraît pas devoir être inculpé. Neau doit donc seul subir les conséquences éventuelles de son acte. Il conviendrait de rendre à sa famille Gouraud qui est un honnête père de famille».

Cette pétition a dû être portée par Mme Gouraud elle-même à la Felkommandantur de La Roche-sur-Yon. Rien ne se passe jusqu’au lundi 4 août courant, date à laquelle, le Maire, M.Brard, M.Gouraud fils, M.Neau fils, Mlle Neau fille furent emmenés vers Paris, a-t-on dit, pour y témoigner à l’occasion d’un procès, après avoir été gardés à vue de 9h du matin à 6 heures du soir et s’être vu défendre de communiquer avec qui que ce fut ou de sortir de la salle où ils se trouvaient.

Depuis lors, nous n’avons plus aucune nouvelle des intéressés et, si nous en croyons les bruits qui ont pu transpirer autour de la garde, le Maire se verrait reprocher sa responsabilité administrative dans l’affaire ci-dessus rapportée, pendant que les 4 autres personnes se verraient inculpées de complicité.

Or, il m’est agréable de vous affirmer, comme il ressort du présent rapport, que les avis successifs, relatifs à l’aide apportée aux militaires allemands, ont été publiés en leur temps et annoncés à son de caisse. De plus, bien que je n’aie pas participé à l’enquête, je suis persuadé que la collaboration du maire, pour faible qu’elle ait pu être, a été totale, car il lui était matériellement impossible de savoir ce qui s’était passé à la pointe de l’Aiguillon quand il se trouvait lui-même à l’opposé du lieu incriminé.

L’enquête des militaires allemands a été rapidement facile et rapide, puisque c’est à 3 heures du matin que furent trouvés les militaires Anglais, chez Neau qui les avait recueillis dans un état de fatigue assez grande, paraît-il, voire même blessés légèrement lors de l’atterrissage. A ce sujet, et pour compléter ce qui précède, je crois devoir vous faire connaître que sur la demande de Mme Neau, j’ai rédigé, pour elle, une lettre adressée à Monsieur de Brinon, Ambassadeur, Délégué du Gouvernement pour les Territoires occupés,  à Paris, et dont voici à peu près la teneur :

«Monsieur le Ministre, à la suite d’une bataille aérienne qui s’est déroulée dans l’après-midi du 24 juillet, plusieurs avions anglais furent abattus aux alentours de la baie de l’Aiguillon. De l’un d’eux, s’échappèrent deux parachutistes Anglais qui vinrent atterrir non loin du lieu du travail de mon mari Neau Fernand, 40 ans, agriculteur à Saint-Michel-en-l’Herm. Ils étaient assez fatigués  et mon mari ignorant des risques que son geste charitable pouvait lui faire courir les réconforta et les hébergea chez lui, comme d’ailleurs il l’eût fait pour des aviateurs Allemands dans les mêmes circonstances. J’ai donc l’honneur de solliciter de votre haute bienveillance une démarche auprès des autorités allemandes pour obtenir la plus atténuation possible de la peine que mon mari pourrait encourir. Veuillez agréer, monsieur le Ministre etc».

Tels sont les faits, Monsieur le Préfet, que je crois devoir porter à votre connaissance, pour les fins que vous jugerez utiles, rapportés aussi succinctement et complètement que possible à la fois, autant que mes informations n’aient pas été défaillantes sur certains points de détail.

Signé, l’Adjoint au Maire, R.Caillaud